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20-3-2026
De Profundis
Il était une souris tombée dans un trou lisse ;
Si lisse était le trou et d’une hauteur d’abysse
Qu’elle n’en pouvait sortir sans l’aide d’un artifice.
A faire cent fois le tour au fond du précipice,
Lui vint un petit cri fort digne d’une cantatrice
« Je suis là tout en bas ! Envoyez une drisse
tout au moins une tige afin que je me hisse ! »
Pas d’écho, pas un bruit, et de vie pas d’indice.
Le petit animal n’étant pas un jocrisse,
Il but de l’eau de pluie, croqua de la mélisse,
Qu'il imagina avoir le goût de haggis,
Et ne dépérit point malgré ce préjudice.
Sans répit, recherchant un quelconque orifice,
Ou une graine prometteuse de volubilis,
La souris marchait tout le jour, vae victis.
A faire tant d’exercice, plus maigres étaient ses cuisses ;
A faire cent fois le tour, au prix de cicatrices,
L'effort fut propice à défaut de catharsis ;
Tel le parquet ciré d’un royal édifice,
Le sol fut lustré dans ses moindres interstices.
Quand le nez au plancher, contemplant son office,
L'animal vint à n'espérer plus d'armistice,
Puisque trop loin au fond pour qu'aucun son n'en bruisse,
Il vit qu'être invisible causait tout ce supplice.
Si le soleil s'invitait ici en complice,
Nécessité voulait que d'ici il jaillisse,
Car seul un éclat intriguerait de malice
L'oeil d'un promeneur ami ou de la police,
Menant le curieux à découvrir l'injustice
Et le souriceau à saluer les auspices.
Pour cela, imparable, il n'y a qu'un calice
Apte à recevoir la lumière sans avarice.
Briquer fort ce cachot de sorte qu'il éblouisse
Tel un clair miroir où le fier Apollon glisse,
C'est l'espoir intime que l'animal vaillant tisse
En son repaire pour le siège d'un feu d'artifice.
Un matin la souris telle une impératrice
Assoupie de labeur à polir les éclisses
Ronflotait de fatigue en son royal caprice
Beau, brillant, bien poli, paré pour Adonis,
Quand survint le rayon, tombant in extremis
Sur le sol vernis au moins digne de Narcisse.
Aussitôt rebondit, il ne fut qu'une esquisse
S'échappant sans même que l'hôtesse ne le bénisse.
Ayant fait d'un trou d'souris une Heliopolis,
Le vif éclat appâta Raminagrobis,
De passage alentours, il en prit bénéfice ;
Ce curieux à longue queue s’approcha de l’hospice.
Un autre imprudent tomba en fin de journée
Surpris de découvrir un trou si décoré,
Tout-en-parquet, un trône au centre y est placé.
Nid raffiné et bien rangé, c'est habité !
Le nouvel hôte arpentant ce palais doré,
Nul mot laissé nul occupant n'y put trouver,
Ou juste une dent en cette chaire abandonnée.
Mutatis mutandis, ainsi fut sa fondatrice.
21-7-2024
Taman Shud
En décembre 1948, le corps d’un homme est retrouvé sur une plage d’Australie. Absence d’information, absence d’identité, absence de deuil, de parenté. Mais quelques indices, suffisants pour recréer son parcours dans l’imaginaire d’un enquêteur. Et pour comprendre combien il a du être absent dans la vie de ceux qui comptaient pour lui pour en arriver là. Le texte est une fiction inspirée des éléments de l’investigation qui a été conduite en 1948 et dans les années qui ont suivi, et qui est à ce jour officieusement irrésolue. C’est le mystère de l’homme de Somerton.
Un grand homme marche sous les arches de la gare de briques rouges.
La fine chemise qu’il porte en cette chaude journée de la saint André suggère une musculature solide, il se déplace avec grâce.
Elle est un peu nerveuse mais elle est invisible, c’est son talent merveilleux, dans ce hall de gare elle n’est presque pas là.
Il ne peut retenir un sourire lorsqu’il la voit.
Sans un regard elle l’a aperçu et sait qu’il sourit ; d’un pas assuré elle va vers le panneau de consultation des horaires, elle examine quelques lignes, pose sa main droite sur la console où se trouvent quelques craies et crayons ainsi qu’un cendrier bien nourri. Puis elle s’écarte en continuant d’observer les destinations inscrites en hauteur.
L’homme à son tour se dirige vers le point d'affichage. Il recouvre de sa large paume le livre qu’elle y a laissé. Ils sont à quelques mètres l’un de l’autre. Enfin elle ouvre son regard et tout son visage se porte sur le dos de l’homme dans un très court instant qui fixe alors une intimité qu’ils n’auront plus jamais. Elle n’est déjà plus là.
Lorsqu’il sort de la gare, le soleil du matin promet le lourd et l’imprévu, une sorte de chaud-et-froid sur ses entrailles soviétiques. A la manière de ses pensées un bref instant égarées dans un bureau surchauffé de la Loubianka.
Sur le livre, un numéro. Elle n’a pu s’empêcher. Il n’appellera pas et elle le sait. Il repense à son sourire, porteur de résignation violente et de détermination douloureuse, de hurlement contenu, du poids politique et surtout familial, du souvenir et de la gratitude. Elle lui devait sa couverture ici dans cet hémisphère sud de pseudo yankees ; elle avait été à la hauteur ; la petite moscovite de bonne famille était devenue discrète infirmière, rendait quelques services liés à la surveillance du tout nouveau Woomera Rocket Range, connaissait les codes, vite appris. Intelligente et vive. Quel gâchis.
Le soleil est à présent à la fin de sa course, mais il est encore puissant à l’approche de l’horizon et la tenue vestimentaire de l’homme est élégante mais peu appropriée. Il l’a pourtant voulu. Manteau sur mesure, beaux cuirs cirés à ses pieds, cravaté et coiffé, il s’est minutieusement rasé. Il pense. La beauté est honorable ; académique et honnête, elle vaudra pour dignité.
Bien sûr, dès qu’il a vu la main fine et blanche dans la gare, il a deviné le titre du livre qu’elle déposait, ce titre qu’il redoutait, et qui selon la règle porte en soi le message. Savait-elle ce qu’elle portait ? L’aurait-elle porté ainsi en sachant ce qu’elle enclenchait ?
Les Rubaiyat d'Omar Khayyam sont funestes pour les agents de l’orchestre rouge. Omar est un tueur discret. L’ancienne édition presque précieuse qui avait été remise à la femme par un contact pouvait témoigner d’une déférence pour le destinataire, mais l’homme n’y croyait pas. Il n’y a jamais eu de code d’honneur. La seule droiture fiable est celle du squelette. Et il ne voyait en cet instant que le vice de l’ordonnateur qui place le fusil entre les mains du complice du condamné.
Il est allé jeter un oeil dans la rue où elle habite. Déraisonnable mais comme une dernière visite à un ancêtre qu’on va bientôt perdre. Une visite à distance, évidemment sans se voir, sans être vu, juste voir, et puis
passer sans s’arrêter, continuer sa route sans lui faire subir de peine inutile. Elle était bien loin la Moskova de sa première vie.
Puis il a continué jusqu’à la plage, au bout de la rue.
En chemin il a glissé le livre par la fenêtre entrouverte à l’arrière d’une voiture stationnée. Il lui parviendra forcément, il en est sûr. Et alors elle pourra lire ce qu’il a écrit au dos.
Au creux de sa main, enserrée roulée contre sa ligne de destinée, il étrangle la page arrachée qui scelle l’achèvement de cette longue poésie, le terme de la mission. La page qui porte le mot fin.
Il est allongé à présent, adossé à la digue qui enserre le sable.
Il repense au sourire de ce matin, dans l’enchevêtrement de rails, de briques rouges et de soleil, sur le papier chaud d’un vieux livre, son dernier cadeau.
Il se souvient de lui dansant, jeune adolescent, avec sa soeur, dans les classes d’Olga Routchenko où la réussite est sans appel. Il sait que sa soeur n’aurait pas aimé la destinée que sa chère malyshka a du subir. Infirmière ou quoi que ce soit, peu importait, la seule vertue à mettre en oeuvre était la discipline corporelle, plus que l’art de la danse, la maîtrise et la pratique de la ronde traditionnelle. Tout au long de sa vie, jusqu’à la mort. Sans connaître beaucoup de la vie de sa jeune nièce, il doutait qu’elle fasse vivre le rituel slave dans ce monde occidental moderne. Et c’était là finalement sa plus lourde peine à lui aussi en ce soir d’été.
A l’aube de la mort. Danser.
Il fait face au soleil.
Il prend une dernière cigarette d’excellence, puis la fume avec la délicatesse maladroite et l’hésitation pudique d’une première fois, il inspire une fumée d’excellence. Puis doucement, et lentement, il quitte la ronde impassible des volutes et s’enfonce dans la nuit.
31-10-2023
L’eau de Nuithonie
Du Sanetsch jusqu’à l’Aar,
les ondines ne veulent que tes rives
pour jouer de leurs courbes ;
quand s’amène sur ta route la ville libre des aimables dzodzets,
elles font de toi la rivière bruissante de leurs rires,
faisant miroiter tes reflets sous les hautes murailles
qu’elles tentent en vain d’éclabousser.
Elles savent bien qu’une maigre prairie (Maigrauge)
ou une sèche colline (Dürrenbühl)
ne sont des noms destinés qu’aux ennemis ignorants,
tant ton eau est claire et fraîche et vivifiante.
Et les joyaux de ta course tu les leur offres
entre trois ponts de vieilles pierres,
où parfois elles oublient de danser
absorbées à contempler tant de calme beauté.
Elles s’attardent parfois dans la fontaine de Saint Jean
ou s’échappent vers le Gottéron
mais reviennent à ton cours,
le plus doux point de vue sur Fribourg.
La Sarine est une rivière de l’ouest de la Suisse qui descend d’un glacier alpin du pays d’Enhaut et arrose Fribourg de ses méandres avant de remonter vers le Nord. Parmi les nombreux ponts qui l’enjambent, trois sont très particuliers ; construits entre la fin du 17ème et le milieu du 18ème siècles, ils sont posés bas, en pierres et l’un est couvert en bois ; situés sur un coude de la Sarine à l’abri de l’effervescence de la ville, ils semblent éternels et inébranlables comme de fidèles amis.
Des tours protectrices encerclent le coeur historique de la tranquille Fribourg. Pour la plupart perchées sur les hauteurs qui surplombent la ville, elles sont carrées et coiffées chacune d’un court toit rouge pentu. Leur stature médiévale et leurs couleurs de terre claire, issue de la molasse locale, les font ressembler à des gardes attentifs. Elles confèrent au lieu qu’elles enserrent l’éminence et la sérénité d’une cité céleste.
La Nuithonie est la région que traverse la Sarine. Elle s’appelle de ce joli nom hélas peu utilisé qui lui viendrait des Nuithons, peuple germanique du 1er siècle. Ils vouaient un culte à Nerthus, divinité nordique du groupe des Vanes, soeur de Njörd et mère des jumeaux Freyr et Freyja. L’historien romain Tacite avait remarqué que ces peuples de Germanie étaient protégés par des cours d’eau et des forêts. Le temple de cette déesse était au fond d’un lac sacré.
Wasser im Üchtland
Von Sanetsch bis zur Aare
wollen die Undinen nur auf deine Ufer
mit ihren Kurven spielen;
wenn die freie Stadt der freundlichen Dzodzets auf deinen Weg trifft,
machen sie dich zum raschelnder Fluss ihres Lachens
und lassen deine Spiegelungen unter den hohen Türmen funkeln,
die sie vergeblich zu bespritzen versuchen.
Sie wissen wohl, dass eine magere Wiese (Maigrauge)
oder ein trockener Hügel (Dürrenbühl)
Namen sind, die nur für unwissende Feinde bestimmt sind,
so klar und frisch und belebend ist dein Wasser.
Und die Juwelen deiner Reise bietest du ihnen
zwischen drei Brücken aus alten Steinen an,
wo sie manchmal vergessen zu tanzen,
wenn sie so ruhige Schönheit betrachten.
Manchmal verweilen sie am Brunnen von Saint Jean
oder fliehen in Richtung Gottéron,
kehren aber zu deinem Kurs zurück,
dem schönsten Aussichtspunkt über Freiburg.
Die Saane ist ein Fluss in der Westschweiz, der von einem Alpengletscher im Pays d'Enhaut entspringt und in seinen Mäandern Freiburg durchströmt, bevor er zurück nach Norden fließt. Unter den zahlreichen Brücken, die ihn überspannen, sind drei besonders erbaulich; sie wurden zwischen dem Ende des 17. und der Mitte des 18. Jahrhunderts erbaut. Sie sind nicht hoch, aus Stein gebaut und einer ist mit Holz bedeckt. An einer Biegung der Saane gelegen, geschützt vor der Hektik der Stadt,
wirken sie ewig und unerschütterlich wie treue Freunde.
Schützende Türme umgeben das historische Herz des ruhigen Freiburg. Sie liegen meist auf Anhöhen auf die Stadt, sind quadratisch und mit einem kurzen, steilen roten Dach gekrönt. Ihre mittelalterliche Statur und die lichten Erdfarben aus lokaler Felsen lassen sie wie aufmerksame Wächter aussehen. Sie verleihen dem Ort, den sie umgeben, die Erhabenheit und Gelassenheit einer himmlischen Stadt.
Üchtland ist die Region, durch die die Saane fließt. Es trägt diesen hübschen, leider wenig gebräuchlichen, Namen der von den Nuitonen stammt, einem germanischen Volk aus dem 1. Jahrhundert. Sie verehrten Nerthus, die nordische Gottheit der Vanir-Gruppe, Schwester von Njörd und Mutter der Zwillinge Freyr und Freyja. Der römische Historiker Tacitus stellte fest, dass diese Völker Germaniens durch Flüsse und Wälder geschützt waren. Der Tempel dieser Göttin befand sich auf dem Grund eines heiligen Sees.
4-9-2023
Verser & déverser
tu te sens différent
mais au comptoir tu te sens proche dans l’instant
d’inconnus en errance
échanger des banalités sur la fatalité
dériver accompagné
de ceux qui ne t’aiment pas
qui ne t’aident pas
tu ne veux pas d’aide
pas de compte à rendre ni jugement
mais ils te jugent ceux-là
avant même que tu trinques
ils t’enchaînent à leurs manques
ils volent même ta solitude
puis ils hantent ton repos
indifférent à la détresse autour
sans égard pour ceux qui se cachent dans ton coeur
tes larmes coulent sur ta pauvreté
sur ta malchance
sur tes impossibilités
sur tes pertes et tes mains tremblantes
et cette eau que tu verses sur toi-même comme une longue plainte
sans te laver s’en va rejoindre le caniveau
l’eau encore qui alimente le sol
où gonfle le grain que ferment et chaleur rendront spirituel
l’engloutir avidement
chaque heure le désirer
te remplir jusqu’au délire
et provoquer et juger et perdre et tomber,
plus fort que la honte qui te réduit
et se moquer de ta dignité
le temps a été suspendu
il s’est arrêté sur la délicatesse de tes gestes
avec les secondes éternelles d'une fugue baroque
sous les voutes d’une cathédrale
Pour & outpour
you feel different
but at the counter you feel close in the moment
from wandering strangers
exchange banalities about fate
accompanied drift
with those who don't love you
who don't help you
you don't want help
no accountability or judgment
but they judge you even before you toast
they chain you to their shortcomings
they even steal your solitude
then they haunt your rest
indifferent to the distress around
without regard for those who hide in your heart
your tears flow over your poverty
on your bad luck
your impossibilities
your losses and your trembling hands
and this water that you pour over yourself like a long complaint
without washing you goes into the gutter
the water still which nourishes the soil
where the grain swells, that ferment and heat will make spiritual
greedily engulf it
every hour desire it
filling you to the point of delirium
and provoke and judge and lose and fall,
stronger than the shame that reduces you
and make fun of your dignity
time has stood still
it stopped on the delicacy of your gestures
with the eternal seconds of a baroque fugue
under the vaults of a cathedral








25-3-2023
Oropa
Récit de l’ascension de la montagne sacrée d’Oropa, dal santuario al Lago del Mucrone.
J’ai gravi la voie d’or,
Sous mes pas mille feuilles puis la pierre et la neige
Le muscle et les os servant le coeur et les yeux
Arrimés à la cime destinée de l’archer.
Tout auprès des eaux dévalant vives des cieux
Trois singuliers décors forment ce dénivelé
Soutenant l’élan du corps qui parcourt les lieux
Trois saisons s’enchaînent inattendu sortilège.
L’entrée dans la marche est un tapis de cinabre.
Est-ce folie cette étourdissante forêt
Au sol épais où les feuilles mortes saignent encore ?
Rouge est l’amorce mais d’approche douce comme un vin fort
Densément boisé ; soudain l’ivresse apparaît
Aux branches dépouillées telles d’inversés candélabres.
Sortant du bois je suis en feu, la pente est rude.
D’une route assemblée de rochers couverts d’or
Qu’un impérieux soleil brule tels des sémaphores,
J’arpente plus haut, d’un rythme saoulé de solitude.
Le temps de l’ascension a oscillé sans fin,
Très court très long en ce jour de l’Annonciation
Drainant de torpeur l’inaltérable procession ;
Quand sans liaison le socle s’enfonce, brun turquin
D’une terre trempée de givre, signant la frontière,
Ouvrant sur un lent transit empreint d'oubliance.
Blanc dur et froid, hostile plaine d’un col désert
Où le vent brutal règne en maître du silence.
M’enfonçant dans la neige, stupéfiante fin de course
Au sommet du mont sacré où l’eau prend sa source,
Mucrone est la mire d’une flèche qui est feu.
L’hiver sardonique se révèle et je comprends
Que l’immobile réserve a étouffé le chant
Qui jadis montait riant murmurer à Dieu.
Sans plus attendre dans cette errance désolée
Je m’enfuis et me laissai lors par l’eau guider :
Sourdant du lac, le torrent naît bleu sous la glace
Puis coure et saute hyalin au travers des pierres d’or ;
Il descend insolent sans cure de laisser trace.
Je fus telle au printemps ne portant que mon corps
De retour vers le Nord.
1-2-2023
Non invité
Dans le premier cercle céleste le plus proche de l’axe polaire, se trouve la sereine constellation du Cygne. Plus loin à la périphérie, lorsque le ciel d’été dévoile une nuit de noir étincelant, celui qui fut le treizième du zodiaque se tient puissamment silencieux. Et Rassalhague l’étoile de l’homme regarde Deneb l’étoile de l’oiseau. Leur histoire n’a jamais été écrite, elle survole votre ciel et vos vies ; mais aujourd’hui une voix vous parvient.
26-9-2022
Carpe
Sans même le remarquer, tu seras emporté par ces vers canoniques, dans un tour en caïque ; car ces alexandrins sont d’épatants marins.
Il était une carpe, fort bien née, bon pédigré
Allure égale, brillance sans clinquance, bouche ourlée
Très tôt pourtant, au tout premier sursaut caudale
L’oeil maternel ne reconnut pas l’animal
L’écaille est claire helas, certes c’est tout son père
Mais le trouble vient de plus loin, malaise amer
Une calme audace, une vigueur sans ambâges
La petite ne semble pas porter l’héritage
Manque de personnalité, immaturité,
La mère est tourmentée, comprendre n’est pas aisé
S’en vient l’enfant, vif, tendre, amoureux de maman
Qui saisit dans l’instant l’affliction qui descend
L’inquisition pesante lui provoque un frisson
Parcourant profond son arête de poisson
Transformant sa nature, intégrant la question
Il accueille sans défiance la transfiguration
De ses entrailles intimement serrées, un son.
- N’aies crainte cher ferment, je ne couve nulle menace
Pour t’apaiser sur l’heure je dirai mes bonnes grâces
Entends mes confessions, je ne suis qu’unisson
La parentèle assemblée considère les faits
- Jamais carpe bavarde eut un jour existé
Mais ces mots spontanés sont bien gage d’honnêteté
Qu’elle se trouva dans notre lignée, grand bienfait
De ce jour, il en fut fait, jamais plus muette
Chaque pensée, toutes humeurs, quelque anecdote
Aucun oubli, tout est parole, fidèle gazette
Des angoisses familiales, ce fut l’antidote
Il n’est pas un autre être dans l’onde et sur terre
Qui ne donna plus à voir de sa lecture d’âme
Par grande loyauté il était livre ouvert
Mais de l’authentique… il n’y avait plus un gramme.
30-11-2021
Forêt de sapins dense, Suisse.
Pas d'indication de date, mais les habits de l'homme pourraient être ceux d'un homme de milieu rural fin XIXe siècle.
Un homme marche vite, il est pressé et regarde partout, tous ses sens sont en alerte. La forêt débouche sur une rivière qui serpente au pied d’une falaise sur laquelle sont accrochées trois échelles de bois. Il comprend que la France est de l’autre côté de la rivière. Il se jette imprudemment à l’eau et parvient à traverser dans quelques remous. La nuit tombe, il trouve abri sous un rocher et s'y endort épuisé.
Le lendemain matin, tôt, il se remet à courir le long de la rivière, il y boit et la longe en direction du sud-ouest. Il passe des villages, se cache, vole des pommes dans un verger. Il dormira encore sous des buissons feuillus.
Le lendemain il continue encore sa marche puis arrivé dans un petit village, quitte les rives du cours d'eau et bifurque vers le nord-ouest à travers champs.
Il traverse de petites forêts broussailleuses, la pente est plus raide, il entend de l’eau tomber, il se dirige à nouveau vers l'eau, cette fois c'est un cours d'eau plus petit avec une petite chute d'eau. Il s'y arrête et s'endort au bord de l'eau. Il se réveille quelques heures après, il fait encore jour mais la tombée de la nuit est proche. Sans raison, poussé irrésistiblement, il remonte le cours de la rivière. En pleine nuit, il arrive à sa résurgence au pied d'une falaise en hémicycle, l'eau sort d'une caverne en cascade.
Il grimpe jusqu'à la grotte.
Au petit matin, le coq du village voisin se réveille en regardant un nuage noir dans le ciel au-dessus de la caverne de la source.
2-12-2021
Montagnes de Hongrie, nuit d'hiver.
Un homme est assis, attaché à un poteau, sous un abri pour chevaux dans un petit village d'une vallée, il est prisonnier.
Sans bruit, il parvient à défaire ses liens, va boire dans le seau des chevaux, puis s'empresse de défaire la longe d'un cheval roux.
Il marche d'abord doucement à côté du cheval puis quand il est suffisamment loin, il monte et lance sa monture au galop. Il est vêtu de peaux, il porte plusieurs gourdes attachées à sa ceinture sur lesquelles est gravé le mot "hechje". Très vite, il traverse des petites forêts, la pente devient plus raide, par endroit ça monte vraiment, le cheval fatigue, ils s'arrêtent protégés par les arbres. L'homme écoute tous les bruits. Il boit l'eau d'une de ses gourdes. Ils continuent en marchant, l'homme à pied à côté du cheval, et grimpent à travers les arbres jusqu'au sommet du mont.
En haut du mont très boisé, l'homme attache le cheval à un arbre et grimpe s'asseoir sur un rocher en regroupant ses jambes sous ses peaux. Il boit à nouveau l’eau d'une gourde. Il s'endort quelques instants en position de veille puis se réveille et voit une lame blanche sous le rocher. Il saute par terre et s'approche, c'est une épée qui est dissimulée là, il la prend.
En plein milieu de journée, un renard à l’affût voit le mont se recouvrir d’une brume blanche.
5-12-2021
Afrique occidentale, XIIIe siècle.
Un homme se cache debout derrière un mur de pierre sous un soleil ardent, il transpire beaucoup et regarde derrière le mur, inquiet. Il est pauvrement habillé, comme un esclave domestique. Derrière le mur, une maison solide d'apparence riche. Après de longues hésitations, il se lance et court à perdre haleine devant lui en s'éloignant de l'enceinte, il va courir sans s'arrêter avec une énergie folle, jusqu'à un groupement d'arbres aux pieds desquels il se cache. Accroupi, il s'abrite sous des branches mortes. Après avoir écouté et observé, il gratte le sol avec ses doigts jusqu'à trouver un peu d'eau qu'il récupère avec une feuille et qu'il boit. Il reste immobile puis s'endort caché sous ses branches. Lorsqu'il se réveille, le jour commence à décliner, il sort prudemment de sa cachette. Il voit que la mer est proche, il marche en direction du rivage.
Arrivé au bord de l'eau, il scrute alentour. Son regard s’arrête sur une île en forme de petite montagne. Dans les derniers rayons du jour, de ces formes incertaines au large, l’homme croit voir se dessiner un dragon qui le regarde.
Un peu plus loin dans les terres, une fumée rougeoyante se reflète dans l’oeil d’un lion.
6-1-2022
Aleph
Aleph s’est éveillée,
totalement souveraine,
elle s’est dressée de gigantisme et de sauvage.
Puissance sans possessions,
délaissant toute question,
elle n’est qu’instinct,
impulsion parfaite qui ne s'apprend
ni ne calcule
ni ne projette.
15-9-2021
Al-Sahrā’
Terre écrasée de soleil,
Lumière franche aux reflets de sable,
Sifflant sourde et chaude, implacable.
Le grand désert rend le jour immobile.
Dans tes entrailles, de sombres échos d’une lointaine flamme caressent les cuirs nègres où s’alanguissent
les filles d’Eve parées d’or.
Tapissée de Sienne brûlée, l’antre exhale l’oranger,
Et l’apparat de bistre et de bronze luit dans l’ombre.
6-12-2020
Langage et liberté
La langue est la contrainte d’un esprit qui veut sortir. A nommer, renommer, répéter, même les plus vifs finissent pourtant par s’y enfermer. Et tant de bavards et de perroquets fatigants.
Vois-tu comme le A t’emporte au loin rejoindre un M évanescent ? C’est un appât pour l’armada qui appareille en toi. Il n’est pas moins effroyable que l’E s’émerveillant d’un S autour duquel s’entortiller, car enserrer le trépied réservé permet de régenter. Que dit l’U qui plonge l’A magistral dans l’O et l’O dans le doute ? Et les autres ? Ils valsent. Le bal allègre des particules de discours fascine de maestria, d’un quadrille réglementé à une bachata ondulante, il se déploie et se replie sur lui-même sans laisser le moindre vide. Les crinolines gansées de syllabes s’agencent avec
science d’un air léger pour masquer les entailles profondes que leurs fers laissent sur le parquet. La première danse s’achève quand les répéteurs s’en viennent, portant fièrement l’étendard de tradition, ils reproduisent alors l’identique d’un ballet qu’on se surprend à redécouvrir tant l’ivresse de l’ouverture en a supplanté sa nature. Très admirés, ils se retirent enfin, sûrs des émules qu’ils lèguent au monde. L’air est lourd. Mais l’assemblée s’anime, chacun soufflant avec brio ou maladresse un assemblage de mots qu’il a tantôt inspirés et recherchant son accord dans une fosse sans plus de musiciens. O, que pourrais-je penser qui ne soit esclave de ces signes cabalistiques, accueillis dans mon oreille, intégrés par ma bouche, et qui tournent et tournent dans ma tête… Je souhaite être vide de mots. Et peut-être entendre enfin les volutes de l’air en moi, sans avis ni repère.
7-8-2020
La lune rouge
Théurgie déraisonnable de l’amour. La Lune rouge est inspirée de Pythagore, qui parvenait, paraît-il, à projeter des écritures rouges sur la Lune, au moyen d’une décoction de millepertuis. Cette association de la Lune et de la couleur rouge pourrait être une juste allégorie de la douleur contenue d’un amour refroidi.
Je suis un maître de métrique et je compte nos jours éloignés. Me liras-tu dans tes nuits électriques, si, à l’encre de millepertuis, j’écris une formule sur la face de la lune.
Je nage en silence dans une rivière de nombres premiers. Voudras-tu me lire dans tes nuits embrasées, quand elle traversera ton ciel couverte de mes rouges vérités.
Je marche hors du temps vers des sommets structurés. Me liras-tu dans tes nuits sans pensées, sa face pâle te regarde, elle saigne de mes baisers.
12-11-2020
Le kampaku, le shikken et l'éléphant
Cette courte fable relate une rencontre à travers les âges dans le vieux Japon. Kampaku était l’appellation réservée aux empereurs du Japon (du 9ème au 19ème siècles). Shikken désignait les chefs des Shoguns (du 12ème au 19ème siècles) qui assuraient le gouvernement militaire et civil du pays. Toyotomi Hideyoshi était Kampaku au 16ème siècle, nommé « Hiyoshi-maru ». Hojo Yasutoki était Shikken au 13ème siècle, l'un de ses noms était Kongo.
Hiyoshi-maru avançait sur une allée de sable bordée de galets, ses pas traçaient de légers sillons que le vent ne déplaçait pas. Sa main droite portait une lampe dardant six rayons. Il tenait son autre main dans les replis de son kimono. Une fleur de Paulownia ornait l’un des pans de sa ceinture.
Kongo avançait sur un chemin de terre bordé de bois, ses pas cadençaient une succession d’empreintes en équilibre que la terre ne recouvrait pas. Ses mains tenaient chacune un sabre d’égal calibre.
Hiyoshi-maru et Kongo se rencontrèrent.
Kampaku : J’ai fait partie de ta maison, je connais ton arme, Kongo.
Shikken : Tu dois m’appeler Kana, par le choix de l’esprit, et non par celui du père.
Kampaku : Qui de nous deux est l’éléphant ?
Shikken : C’est un singe qui interroge la raison ?
Kampaku : Je suis la force qui ouvre la voie.
Shikken : Je suis l’équilibre qui stabilise la voie avant qu’elle ne se dessine.
Kampaku : Un singe peut il suivre la raison ? Pas davantage probablement que deux frères ne pourront prendre la même route. Pas plus que l’épouse ne peut honnêtement marcher dans la trace de son époux.
Pourquoi nos pas se rejoignent ?
Shikken : Penses-tu que tu marches sur Iwatayama (1) ?
Kampaku : Pas plus que tu ne crois te trouver à Arashiyama (1).
Shikken : L’éléphant nous porte tous deux, et nous ne parcourons que les sillons de sa peau ridée. Peux-tu le voir à présent ?
Kampaku : Je vois des milliers de sentiers semblables au nôtre qui n’ont pourtant jamais été tracés et qui existent de toute éternité.
Hiyoshi-maru et Kongo posèrent leurs attributs. Ils considéraient à présent la marche des éléphants.
(1) Iwatayama est la montagne aux singes, et Arashiyama est la forêt de bambous, toutes deux à côté de Kyoto.
The kampaku,
the shikken and the elephant
This short tale is about a time encounter in old Japan. Kampala was the name of the emperors in Japan (9th to 19th cent. AD). Shaken designated the chiefs of the Shoguns (12th to 19th cent.) who ensured the military and civil government of the country. Toyotomi Hideyoshi was Kampaku in the 16th century, named « Hiyoshi-maru ». Hojo Yasutoki was Shikken in the 13th century, one of his names was Kongo.
Hiyoshi-maru was walking along a sandy path lined with pebbles, his steps traced light furrows that the wind did not move. His right hand was carrying a six-ray beaming lamp. He was holding his other hand in the folds of his kimono..
A Paulownia flower was adorning one side of his waistband.
Kongo was walking along a soil road lined with woods, his steps were cadencing a succession of balanced footprints that dust did not cover. His hands were each holding a saber of equal caliber.
Hiyoshi-maru and Kongo met.
Kampaku: I was part of your house, I know your arm, Kongo.
Shikken: You shall call me Kana, by the choice of the mind, and not by that of the father.
Kampaku: Who of us is the elephant?
Shikken: Is it a monkey questioning reason?
Kampaku: I am the force that leads the way.
Shikken: I am the balance that settles down the lane before it takes shape.
Kampaku: Can a monkey follow reason? No more likely than two brothers would take the same route. Nor can the wife honestly walk in her husband's track.
Why do our steps meet?
Shikken: Do you think you are walking on Iwatayama (1) ?
Kampaku: No more than you think you are in Arashiyama (1).
Shikken: The elephant carries us both, and we only walk through the furrows of its wrinkled skin. Can you see it now?
Kampaku: I see thousands of paths like ours that have never been drawn and that have existed from all eternity.
Hiyoshi-maru and Kongo put down their attributes. They were now considering the elephants walking.
(1) Iwatayama is the monkey mountain and Arashiyama is the bamboo forest, both located west Kyoto.
