Le rêve  (27-9-2022)
Carpe  (26-9-2022)
Ne pas comprendre  (22-9-2022)
Si te...  (17-9-2022)
La vérité je m’en fiche  (8-9-2022)
9ème diaphonie (28-5-2022)
Le chasseur et lOurse (22-4-2022)
La course (22-2-2022)
Aleph (6-1-2022)
Nord (1-1-2022)
Les cercles (suite bis) (29-12-2021)
Les cercles (suite) (29-12-2021)
Les cercles (29-12-2021)
Prologue
(27-12-2021)

Ophélie
(18-12-2021)

Gorges du Verdon, ciel orageux
 (12-12-2021)
Rome
 (8-12-2021)

Afrique occidentale, XIIIe siècle
 (5-12-2021)

Montagnes de Hongrie, nuit d'hiver
 (2-12-2021)

Forêt de sapins dense, Suisse (30-11-2021)
Hiestopptakuckt (1-11-2021)
Andrée (30-10-2021)
Al-Sahra (14-9-2021)
Pietas et Culpa
 (2-9-2021)
Ère (1-9-2021)
Enfermement  (20-8-2021)
Inoculer
  (13-8-2021)
La fascination du miroir
 
(1-8-2021)

Ce que dit le robot (21-7-2021)
Les cent ciels
 (23-6-2021)

L'envie (6-5-2021)
Mars Lucens (3-4-2021)
Le bourdon et le scarabée (19-3-2021)
La reine des voleurs (23-2-2021)
Sorbonne solitude (23-2-2021)
Cocon sidéral (19-2-2021)
Le Pendu (15-2-2021)
Je m'appelle Albert, je suis l'arbre à nids (13-2-2021)
Casper (10-2-2021)
11 (31-1-2021)
58 (28-1-2021)
A Marie (3-1-2021)
La mélancolie de mes 3 amis (2-1-2021)
Langage et liberté (6-12-2020)
Le kampaku, le shikken et l'éléphant (12-11-2020)
Oudjat (11-11-2020)
Wow (6-11-2020)
La chaîne des mondes (29-10-2020)
Marcel (24-10-2020)
Extrait d’analyse du Rayon Vert de Jules Verne (14-10-2020)
Dancing Star (12-10-2020)
Anagrammes narcissiques (12-10-2020)
Tao (10-10-2020)

Rita Zeemann (4-10-2020)
L'oubli (4-10-2020

27-9-2022

Le rêve

Lignes écrites à l’hiver 2021, après plusieurs mois à expérimenter un cerveau qui ne répond plus correctement. Il s’y lit l’inquiétude du vide et de la perte, à la veille de faire cet IRM pour lequel on m’a annoncé la probable rencontre avec un hôte non désiré ou peut-être « juste » pimenté de SEP. Au final, rien de tout cela, la tempête inexpliquée a fini par passer sans qu’on sache la turbine qui l’avait activée. Restent ces lignes, témoin étrange d’un cri blanc.

Viviane a posé sa main sur l’écorce du grand cèdre

Viendras-tu me chercher dans mon rêve enfermée ?

Le chateau au fond du lac ne m’amuse plus, je ne veux que toi,

Tant, que je te sens tout autour sans te voir, es-tu là ?

Suis-je endormie, suis-je morte, je tourne et caresse la boucle d’illusion entre les dimensions,

Chaque nuit en ce lieu inconnu du rêve sans mémoire, qui un jour malpoli claquera sa trame, tu diffuses ta présence. En es-tu l’architecte ou le visiteur, viens-tu ou vais-je en toi ? 

La mort se vit-elle comme un rêve infini qui s’oublie aussitôt qu’il se forme ? pourquoi ce décor et ces intrigues…

 

Si ma tête m’abandonne…

Vais je entrer dans la nuit les yeux ouverts

Me paraitra-t-elle douce et murmurante si le flot de pensées vives s'arrête

Ou plutôt enfermante lorsque je me retrouverai derrière des portes que je ne sais plus ouvrir

Ceci est-il ma dépouille intellectuelle que son hôte ne reconnaîtra plus après le seuil

Saurai-je seulement placer ma nouvelle île sur une carte

 

Te reconnaîtrai-je enfin toi que je connais tant pourtant

Pourrez-vous me délivrer de mon isolement dans cet univers virtuel où je naviguerai seule

Est-ce à moi seule de trouver la route qui mène hors du rêve

Je veux te retrouver sur la côte d’une falaise ou assis sur un pommier

Je veux me serrer contre toi et ne plus jamais te quitter

 
 

26-9-2022

Carpe

Il était une carpe, fort bien née, bon pédigré

Allure égale, brillance sans clinquance, bouche ourlée

Très tôt pourtant, au tout premier sursaut caudale

L’oeil maternel ne reconnut pas l’animal

 

L’écaille est claire helas, certes c’est tout son père

Mais le trouble vient de plus loin, malaise amer

Une calme audace, une vigueur sans ambâges

La petite ne semble pas porter l’héritage

 

Manque de personnalité, immaturité,

La mère est tourmentée, comprendre n’est pas aisé

S’en vient l’enfant, vif, tendre, amoureux de maman

Qui saisit dans l’instant l’affliction qui descend

 

L’inquisition pesante lui provoque un frisson

Parcourant profond son arête de poisson

Transformant sa nature, intégrant la question

Il accueille sans défiance la transfiguration

 

De ses entrailles intimement serrées, un son.

- N’aies crainte cher ferment, je ne couve nulle menace

Pour t’apaiser sur l’heure je dirai mes bonnes grâces

Entends mes confessions, je ne suis qu’unisson

 

La parentèle assemblée considère les faits

- Jamais carpe bavarde eut un jour existé

Mais ces mots spontanés sont bien gage d’honnêteté

Qu’elle se trouva dans notre lignée, grand bienfait

 

De ce jour, il en fut fait, jamais plus muette

Chaque pensée, toutes humeurs, quelque anecdote

Aucun oubli, tout est parole, fidèle gazette

Des angoisses familiales, ce fut l’antidote

 

Il n’est pas un autre être dans l’onde et sur terre

Qui ne donna plus à voir de sa lecture d’âme

Par grande loyauté il était livre ouvert

 

Mais de l’authentique… il n’y avait plus un gramme.

 

22-9-2022

Ne pas comprendre

Instants de mon enfance …

 

Tous les soirs, tendre son cou, chercher le ciel, lancer son regard le plus loin possible, prendre la seule chose disponible, une grande inspiration, attendre puis accepter son lit.

Plusieurs fois, s'arrêter, sentir monter le sanglot, la poitrine se resserrer, les yeux se fermer et les poings se crisper.

Depuis toujours, être inspiré virevoltant face à la vie mais triste désorienté face au monde.

Ne pas comprendre le silence, le temps qui passe, l'absence. Fuir le bruit, l'activité, l’oppression.

Saisir un reflet, une courbe et basculer sans conscience dans l'autre dimension.

Ne pas comprendre ce que la nature offre à l'homme.

Ne pas comprendre ce que l'homme demande à l’homme.

Se cacher, attendre. Se faire petit.

Finalement aimer les murs de la prison, s'y attacher et mettre à profit son séjour, mais sans pouvoir en faire sa raison de vivre.

Ne pas comprendre la multitude.

Ne pas comprendre le pouvoir.

Savoir pourtant qu’on est beau, harmonieux, doux et sain, quand d'autres ont l'enfer plus immédiatement au bord du corps.

Et baisser les yeux de ressentir la prison.

 

… Instants de mon enfance.

 

A tous ceux qui par loyauté envers eux-mêmes cultivent douloureusement leur mélancolie, ne voulant ni trahir ni abandonner l’enfant solitaire qu’ils ont été. Je vous prie d’arrêter. Laissez s’évanouir votre souvenir, cessez de pleurer en caressant un cadavre. Il est parti depuis longtemps. Qu’il soit boiteux, faible, stupide, opprimé, humilié ou qu’il soit brillant, valorisé et riche de talents, l’enfant n’a-t-il pas qu’une seule destinée ?

Et vous y êtes arrivé, regardez. N’êtes-vous pas debout sur vos pieds ?

 

17-9-2022

Si te...

Elle, chimère autographe, n'est qu'une distraction nocturne dans ton éphéméride.

Un léger mensonge sans trait d'union, n'affectant pas la surface du jeu fusionnel, dont l'écho se perd dans les replis de ton intestin triste.

Toi, personnage nourri de rencontres de quinconce, entre lesquelles ton espoir s'emprisonne. Sans prise sur ton sauvage, tu glisses tes emphases d'une branche à une autre, déployant le charme d'un immense corps qui offre son élan en quête d'enchérisseurs et l'aube arrivant on compte les morts.

 

Elle n'a pas de rôle à offrir, pas de costume pour t’habiller. L'oisillon t'a attendri, il te regardait.

Tu es cette grande cape noire que tu ne quittes pas, mouvante et lourde, recouvrante, occultante, tu disperses le parfum des fleurs que tu survoles et qui t'enivre sans t'arrêter sur les pollens qui s'écrasent sous tes pieds.

Ton but n'est que la traversée.

 

L'oiseau passe au-dessus de ta forêt. Il n'est pas question de se poser, la course suppose l'acuité d'une ambition rivée sur l'horizon. Sans fin, la ligne n'est jamais un point.

 

8-9-2022

La vérité je m’en fiche

 

Regarde cette aspiration commune à tous les êtres qu'est la liberté. Tous. Les hommes qui l'ignorent sont ceux qui souffrent au plus haut point, de même que ceux qui en font leur unique objectif. La liberté n'est probablement pas une fin, c'est un instant qui n'a pas de trace ; elle a le goût de l'audace, l'assurance du lion et le regard du fou.

Lorsqu'elle est entravée, elle est une guerre, la plus effroyablement solitaire qui soit, même si l'entrave est partagée avec tout un peuple opprimé.

Lorsqu'elle est réduite, elle cogne sur ses murs jusqu'à assourdir le peu de chant qu'il reste en son sein.

Lorsqu'elle meurt définitivement, séchée sur un lit d'hôpital, elle continue de pleurer à l'oreille du supplicié jusqu'à ce qu'il en meurt à son tour. Tôt ou tard.

L'homme libre est un dieu sur sa terre, il a tout pouvoir sur lui-même, sa plus belle conquête.

 

Sans plus de liberté, je ferai le deuil de la vie, je te regarderai toi l'oiseau blessé qui tente un dernier vol et toi la petite fille couverte de voiles qui suit le cortège silencieux vers l'autel de tes voeux. Et je vous aimerai. Furtivement comme l'a été votre dernière espérance. Et je vous quitterai.

 

Sans courage. Car sans plus de liberté.

Et la vérité je m'en fiche.

 

28-5-2022

9ème diaphonie

Il traverse la mer qu’il couvre de sang,

furie entêtée de victoires, machinerie lancée sous le doigt pointé d’un faux-frère,

il échafaude une attaque sur une fausse légende.

Hippolyté ceinte.

 

Etre désarmé et se laisser faire, séduit par cette rencontre inattendue ;

déposer sa parure dans l’instant, recevoir l’or qui devait se prendre,

être en mesure de faire taire les préjugés et les attentes qui sommeillent enfiévrés si profond.

 

Un air vicié souffle au-dehors, suffisante alerte pour des guerriers en veille,

corrompant sans délai ni doute la confiance simplement offerte.

Instant de grâce désavoué.

D’une tuerie sans égards, il ne reste rien. Le trophée arraché est sans valeur, aucune autre n’en voudra.

 

Il poursuit sa route, plus amer et obstiné.

Il n’a rien gagné, il a tenu, puis lâché.

 

22-4-2022

Le chasseur et l'ourse

L’eau révèle le secret de Callisto

et la nudité d’Artémis aux yeux d’Actéon perdu

La surprise cueille la fragilité

de la déesse qui transfigure l’impudence

Elle s’échappe en masquant ceux qui l’atteignent

Immobiles sans comprendre

dans l’attente de son regard

Chasseur traqué, ourse portante, le temps fige l’interdit dépassé

orgueil et défaut de vigilance sont punis irrémédiablement

et la reine des  Amazones poursuit sa chasse armée de son arc

22-2-2022

La course

Au creux du lit de pierre d’une rivière noire, dessinée par Ehwaz au coeur de tous les fleuves, renaît l’oiseau blanc que son frère viendra réchauffer de ses rayons.

Marcher, juste avancer et voir le monde et les gens. Juste comme ça, sans engagement, sans lendemain, sans rien nouer ni construire.

Lorsque le scorpion se lève à ses pieds, Ophiuchius darde Ras Alhague, sa blanche éclaireuse. Dans la main de la vierge rayonne la bleue Spica.

Good memories, bad memories, it's all just the same, that still hurts. In a way that noone could see or even could feel.

Fries le cheval d’Epona est prêt pour la course, sa flamme survole les champs.

Vais je entrer dans la nuit les yeux ouverts ?

Saurai-je placer mon île sur une carte ?

Le chateau au fond du lac ne m’amuse plus, je veux te retrouver sur la côte d’une falaise ou assis sur un pommier, je veux me serrer contre toi et ne plus te quitter.

 
 

6-1-2022

Aleph

Aleph  s’est éveillée,

totalement souveraine,

elle s’est dressée de gigantisme et de sauvage.

Puissance sans possessions,

délaissant toute question,

elle n’est qu’instinct,

impulsion parfaite qui ne s'apprend ni ne calcule ni ne projette.

 

1-1-2022

Nord

Extrait du livre Bituriges.

Loin au large de Porto Rico, printemps 2074

Parcours d'une vieille baleine, de près ou de loin, dans des hauts fonds sombres sans repères ou entre des falaises sous-marines ou proche de la surface dans la lumière, seule ou avec des poissons...

En un temps inconnu, dans une province reculée d'une terre peu peuplée, vivait dans les eaux d'une rivière un poisson qui n'avait jamais été vu par aucun homme. D'une grande agilité et recouvert d'écailles si fines qu'elles ressemblaient à des plumes, il était vif, délicat et insaisissable.

Golfe du St Laurent, été 2074

Le parcours de la baleine se poursuit. Elle est solitaire, croise parfois d'autres baleines, de son espèce ou non, de sa famille ou non, avance avec pendant quelques miles, les autres sont en groupes quand elle est seule.

Un jour qu'il s'était approché de la rive pour jouer dans les reflets du soleil, le poisson fut remarqué par un jeune et vigoureux pêcheur dont l'oeil éveillé aussitôt distingua la merveille dans l'onde arc-en-ciel. Ne voulant risquer de le perdre, avant même un nouveau souffle, il avait abattu son arc sur sa prise. La flèche hardie frappa tel un éclair, le poisson gisait sur les pierres, tranché en 2 parties.

De la tête du poisson émana alors une petite fille. Le pêcheur surpris et désemparé de cet événement lui donna un nom et l'emmena dans son village, ne pensant plus à son butin.

Fonds sous-marins.

La baleine poursuit sa route.

Le corps du poisson abandonné sur la grève se mit à pourrir et de sa fermentation émana un vieillard. Triste et inquiet, il attendit jusqu'à la nuit le retour du pêcheur. Mais le pêcheur ayant raconté son histoire et couronné sa trouvaille, fit de la petite fille une jeune femme belle et convoitée et plus jamais ne revint au rivage. Une vie passa, la femme trouva mari et engendra une riche descendance de 7 enfants qui eux-mêmes eurent chacun 7 enfants qui eux-mêmes eurent chacun 7 enfants.

Mer de Baffin, automne 2074

La baleine arrive dans des fonds bleus verts profonds lumineux, icebergs, passe sous la banquise.

Elle fait des cercles.

Doucement elle se place à la verticale sous l'eau tête en haut, immobile.

Elle sombre ensuite pour aller chercher son élan et dans un effort herculéen se lance hors de l'eau et vient se projeter sur la banquise. Elle reste échouée, son oeil regarde le ciel bleu.

Un matin d'été, alors qu'il jouait près du bord de la rivière, un enfant entendit un chant nouveau sortir d'un rocher. Assis sous le rocher était un vieillard immobile aux yeux couleur d'eau, le chant venait de son coeur et l'enfant s'assit à ses côtés pour l'écouter. Le ton était nouveau pour l'enfant mais la mélodie lui était familière, elle était celle qui l'avait bercé dans le ventre de sa mère. Laissant le vieillard, l'enfant courut au village chercher son arrière-grand-mère qui ne marchait ni ne voyait plus.

Il lui chanta l'air entendu et la vieille, s'aidant de l'enfant pour avancer, le suivit jusqu'au rocher.

Arrivée près du vieillard, l'enfant prit leurs mains qu'il réunit.

A ce moment, un arc-en-ciel se forma du rocher jusqu'à la rivière, les 2 vieux s'avancèrent vers la rive sous les yeux de l'enfant souriant. Ils disparurent alors et dans le silence, l'enfant vit un beau poisson agile et délicat nager avec grâce sous les eaux de la rivière. Formant une dernière onde à la surface il partit pour toujours loin du rivage où encore aujourd'hui les enfants chantent le chant de l’eau.

 

29-12-2021

Les cercles (suite bis)

Extrait du livre Bituriges.

Mouthier-Haute-Pierre, France, Communauté de l'Eau.

Imre est accroupi derrière quelques arbres près de la rive, il observe une jeune fille qui prélève de l’eau dans des gobelets de crystal. Elle en remplit une vingtaine, puis s’assied et regarde l’eau. Elle se lève ensuite, laissant les verres au bord de la rivière, et part ramasser des branches. Imre se lance sur elle. Il lui saisit le bras et la regarde silencieux.

La jeune fille : Oui ?

Imre : Pourquoi ne restes-tu pas immobile et silencieuse ?

La jeune fille : Je suis respectueuse de l’ordre général, n’est-ce pas déjà bien ? Personne ne me voit ni ne m’entend.

Imre : Tu sais que la quiétude totale de la communauté est demandée.

La jeune fille : Toi tu te déplaces.

Imre : C’est ma mission de garde et je la fais en silence en me déplaçant comme le vent.

La jeune fille (en riant elle s’en va) : Sais-tu seulement ce que tu gardes ?

Imre : Retourne dans ton cercle avec les filles de ton âge, tu n’as rien à faire ici.

La jeune fille : Sois sans crainte, je retourne chez moi, tu ne me verras plus.

Imre (courant derrière elle) : Où vas-tu ?

 

Imre et la jeune fille sont assis dans un abri troglodyte ; Imre la regarde qui prépare une infusion de plantes. Elle lui tend un bol dans lequel elle verse un alcool blanc ; elle lui fait signe de boire.

Imre : C’est ici que tu vis la plupart du temps ? Il n’y a que les 12 qui peuvent vivre dans le 1er cercle. Pourquoi enfreins-tu les règles ?

La jeune fille : Pourquoi, pourquoi, pourquoi !! Toujours ! Je ne sais pas ! Ça s’est trouvé comme ça ! Et toi, dis-moi alors pourquoi il faut un garde si les lois sont justes !

Imre : Car le monde est rude, il n’est qu’enchevêtrement, je dois veiller à l’intégrité de la communauté.

La jeune fille : Que font-elles à Avaricum ?

Imre : Elles dansent et boivent.

La jeune fille (bondissant sur lui) : Viens ! Faisons pareil !

 

29-12-2021

Les cercles (suite)

Extrait du livre Bituriges.

Flan bas du K2, côté Pakistan, Communauté du Jaspe.

Plusieurs femmes âgées sont réunies dans un petit jardin clos. Elles communiquent en silence.

Une des femmes : D'après Fjallhvitr nous sommes la première des pierres à avoir ressenti l’onde. Il s'agit d'une très basse fréquence.

Sainte Olaf, Groenland, Communauté de l'Or.

Plusieurs femmes sont réunies dans une salle voûtée en pierre, assises en cercle sur des pierres recouvertes de tapis tissés et de peaux. Elles communiquent en silence.

Fjallhvítr (1) : Nous avons toutes ressenti l’onde, avec plus ou moins de force. Grjótvatn as-tu retrouvé ton lien avec l'eau ?

Grjótvatn (2) : Non, nos soeurs restent silencieuses.

Fjallhvítr : Unissons-nous.

Les femmes restent immobiles en cercle autour de la table, elles se tiennent droites et leurs regards convergent vers le centre de la table.

Grjótvatn (le regard voilée) : Je vois le lion couler.

Fjallhvítr : L'est de la France est donc à l’épicentre.

Mouthier-Haute-Pierre, France, Communauté de l'Eau.

Un homme se présente devant une arche en pierre au bord d'un champs. Le gardien le regarde approcher.

Après quelques heures d'attente devant l'arche, un homme vient chercher le visiteur et le fait entrer. Ils traversent le champ puis parviennent à un chalet de pierre, ils entrent dans une pièce blanche vide avec des tapis sur le sol. L'homme lui fait signe de s'asseoir et d'attendre.

Après d'autres longues heures d'attente, le gardien pénètre dans la pièce, il s'assied sur le sol en face du visiteur.

Le gardien : Je suis Imre. Que me veux-tu ?

L'homme : Pourquoi cette attente ? Et comment je pourrais être sûr que tu es bien lui ?

Le gardien : Si tu ne peux pas attendre, ton message ne doit pas avoir d’intérêt. Sinon tu sais que je suis celui que tu cherches.

L'homme prend alors sous sa chemise un morceau de tissu placé sous un bandage qui lui ceint le torse et le tend au gardien.

Le gardien lit ce qui est écrit sur le tissu "germani octo super flumen" puis dévisage le visiteur.

 

Le gardien Imre se trouve avec un autre homme dans les ruelles du petit village du 2ème cercle.

L'homme lit le morceau de tissus remis par le visiteur.

12 femmes sont réunies autour d'une table en bois poli foncé au plateau d'une large épaisseur, assises sur des rondins du même bois poli.

Guivre : Les signes ont été unanimement perçus, sa résonance ne laisse aucune place au doute. Les prêtresses de toutes les communautés, minéraux, métaux et eau, ont 3 jours pour se rendre sur la terre sacrée d’Avaricum. Pendant le temps de leur réunion, toute activité cessera au sein des communautés qui garderont le silence et l’immobilité.

Reka Chara, Massif de l’Aldan en Sibérie

Devant un chalet en bois, au bord de la rivière, une femme est allongée sur la rive, elle vient de mettre au monde un enfant. Elle chante en orotche « Le corps est rythme, l'âme est mélodie ».

Reka Tokovaya, Oural

Des oies volent au-dessus de la rivière dans un ciel de crépuscule.

(1) Fjallhvitr signifie montagne blanche en norrois.

(2) Grjótvatn signifie eau dure en norrois.

 

29-12-2021

Les cercles

Extrait du livre Bituriges.

Encyclopédie ouverte sur une table

« L'équilibre des humains sur Terre est assuré par un réseau de communautés interconnectées installées aux emplacements de gisements de certains minéraux (jaspe, beryl, chrysobéryl, citrine, cornaline, opale ...) ou métaux (or, magnésium, cobalt, cuivre...) et situées le long de cours d'eau (parfois souterrains).

Chaque communauté est reliée aux autres communautés de même minéral ou métal.

Toutes les communautés, quel que soit leur élément, ont une structure et une organisation polaires identiques :

- 1er principe, le centre de la communauté correspond au centre du gisement, autour duquel tout se construit par cercles, le 1er cercle destiné à l'exploitation (cartographie et étude du gisement, extraction d'échantillons et transformation énergétique), le 2ème cercle, aux bâtiments de soin et à l'hôtellerie de type phalanstère, le 3ème cercle aux animaux, le 4ème cercle à l'agriculture de la communauté, le 5ème cercle est laissé sans finalité. Les tailles des cercles diffèrent selon les communautés, selon leurs caractéristiques et maturités. Tous les bâtiments, quel que soit leur usage, sont en pierre. Le bois est réservé à quelques meubles, et aux engins de transport et machines.

- 2ème principe, le silence règne.

- 3ème principe, la végétation du 1er cercle est laissée en libre croissance.

- 4ème principe, aucune monnaie ou valeur virtuelle ne circule dans les 5 cercles.

 

12 prêtresses forment un conseil qui guide et instruit la communauté. Elles assistent également les autres femmes dans la maternité et l'éducation.

Le cercle le plus grand est le 2ème.

La limite du 5ème et dernier cercle n’est pas définie, elle se repère généralement par une porte qui permet d'entrer dans la communauté.

L'exploitation énergétique des gisements se fait sans toucher à l’intégrité du gisement. Le plus souvent les communautés procèdent à l'aide d'un instrument fabriqué dans le même métal ou minéral que celui du gisement, qui produit une rythmique sonore lente (propre à chaque élément) et qui augmente le niveau de radiation du métal ou de la pierre visée permettant ainsi à toute particule du gisement de diffuser ses qualités dans le sol et à la surface à l'ensemble de la faune et de la flore de proximité ; additionnellement un puits, une mine ou une petite carrière permettent d'extraire quelques échantillons pour l'étude et pour certains produits spécifiques de soins.

Chaque communauté dans son 2ème cercle propose des soins spécifiques à son gisement, en plus de soins de guérison locaux propres à une même région, parmi lesquels le bain d'essence de Pin de Sibérie répandu dans l'hémisphère nord.

Certaines communautés, placées sur des sources d'eau, n'ont pas de minéral maître ; il en existe une centaine sur Terre.

Les communautés de l'eau sont mères pour les autres communautés, dont les membres doivent 1 fois par cycle terrestre venir séjourner pendant 7 jours dans une communauté de l'eau. Ce pèlerinage, individuel, peut se faire seul ou en famille (avec un lien de sang).

Les communautés de l'eau pratiquent essentiellement les soins selon les 3 états de l'eau visibles sur Terre, gazeux, liquide, solide, ainsi que des états naturellement existants sous d'autres dimensions, dont le condensat et l’hexacristallin. »

 

27-12-2021

Prologue

Extrait du livre Bituriges.

Carnet d'observations manuscrit d'un explorateur polaire du 19ème siècle

« A la fin de l'été, les baleines de l'hémisphère nord quittent le garde-manger des eaux polaires et parcourent 6000 km vers les eaux tropicales, où elles passent l'hiver. Pendant ces mêmes périodes, les baleines de l'hémisphère sud quittent les eaux tropicales en direction du Pôle Sud. Jamais ces groupes de baleines ne se rencontrent et aucun groupe ne dépasse jamais l'Equateur. Ce système de balancier agirait-il sur la course de la Terre ou sa structure magnétique ? »

 

18-12-2021

Ophélie

En des terres où les rois et leurs fils partagent une même signature.

En ce temps où les princes scellent leurs destinées sur les guerres de leurs aînés.

Lorsque le barde (1) te nomme (2), il te veut celle qui sauve,

trois siècles (3) avant que ton père ne devienne poison sublime (4).

Ouvrant le troisème acte, bien avant ton dernier pantomime,

ton amour te pressent nymphe, emportant ses pêchés vers leur rémission.

Est-ce là ta seule mission ?

« The fair Ophelia! Nymph, in thy orisons be all my sins remember’d. »

Lorsque le chant te porte, il t’ouvre à la déraison.

Ce trouble où ton esprit se précipite est juste résonnance d’un feu qui lui a feint le fol.

C’est un saule, comme l’amour abandonné, qui craque et t’emporte

«  from her melodious lay to muddy death ».

Lorsque l’art te fige, il te livre immergée.

C’est de ce monde incertain immobile, que tu offres à contempler,

que le Ciel se révèle en tes yeux troublés.

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles » (5)

La démence donne-t-elle à voir

ce que la prudence ne peut croire ?

Et l’eau est medium, autorisant le reflet.

Eau et fou font l’alchimie d’une révélation,

celle d’un nom soutenu par un rayon (6).

L’eau-fée lie.

(1) Surnom de Shakespeare.

(2) Le prénom Ophélie a été créé par Shakespeare.

(3) Hamlet fut joué pour la première fois en 1598.

(4) Le polonium est un métal radioactif volatil découvert par Marie Curie en 1898. Il peut se sublimer entièrement à température ambiante.

(5) Poème d’Arthur Rimbaud.

(6) Ophélie, vient du grec ὅπη qui signifie « dans la direction » et Ἥλιος qui signifie « soleil ».

 

12-12-2021

Gorges du Verdon, ciel orageux.

Extrait du livre Bituriges.

Un groupe d'une vingtaine de vautours s'envole d'une haute falaise et descendent sans ordre vers la vallée. Leur vol est lourd et puissant, les ailes battent lentement.

 

8-12-2021

Rome

L’oiseau de Mars veille sur le lit de la louve offrante. Un souffle maternelle repose la forêt de printemps.

Comment reconnaître un droit à l’une des faces de ce berceau plutôt qu’à l’autre, égales opposées ?

Du haut de deux monts hissés de fierté, la loi tranche et l’avènement devient tombeau ; le fondateur sera seul, il pillera la gloire de la ville blanche de ses ancêtres pour l’asseoir au front impudent de l’empire qui finira dérisoire ; il s’adjoindra sans grâce la fertilité d’un autre peuple pour combler le refuge stérile des hommes avides de liberté.

La fondation de la cité radieuse, investie de 8 collines, reposait sur l’acceptation gemellaire, l’alliance parfaite, la solide épissure, l’heureuse conjonction. L’oeuf aux deux noyaux abritant l’amertume, aucun rayon d’or ne put descendre au creux du Tibre, recueil des larmes de deux visages scindés par un sillon sacré qui se contemplent en Janicule exilé. Nommer la création valut plus qu’allier deux destinées, et Rome fut le nom d’une destinée céleste non révélée, de la voie non réalisée, d’une fondation sabotée avant même d’avoir existée.

A toi, Caiète, fidèle nourrice d’Enée au long cours.

 

quelques clés de lecture autour de la fondation de Rome…

La légende rapporte que les jumeaux Romulus et Rémus seraient descendants d’Enée (plus de 400 ans après lui) par leur mère, la Vestale Rhéa Silvia (qui signifie forêt qui renaît), et fils du dieu Mars (dieu de la guerre).

Ils auraient du grandir dans la cité d’Albe-la-Longue, l’une des plus anciennes cités d’Italie et ville phare de la Ligue latine fondée par Ascagne le fils d’Enée.

Condamné dès leur naissance à une mort certaine par la jalousie de leur oncle, ils ont été recueillis par une louve qui les a allaités au pied du mont Palatin. Le dieu Mars, envoya un pivert veiller sur eux.

Ayant grandi, les jumeaux souhaitèrent fonder une ville à l’endroit où ils avaient été nourris. Ils se disputèrent alors le droit de nommer la ville.

Chacun se plaça en haut d’un mont, le mont Palatin (qui signifie palais) pour Romulus, le mont Aventin (qui signifie avènement) pour Rémus. Les auspices furent consultés, Rémus aperçut 6 vautours en premier puis Romulus en vit 12.

En désaccord sur l’interprétation, Rémus franchit alors le sillon sacré que Romulus avait tracé et ce dernier le tua sous le coup de la colère.

Pris de remords, Romulus enterra son frère avec les honneurs sous la colline de l'Aventin.

La nouvelle ville de Rome fut ainsi fondée en 753 avant JC. Elle attira vite esclaves et vagabonds désireux d’être libres, elle devint une sorte de refuge pour les hommes voulant changer d’existence.

C’est dans ce contexte que pour pallier au manque de femmes, Romulus organisa l’enlèvement des Sabines pour repeupler sa cité.

Par la suite, Albe-la-Longue sera détruite par Rome au VIIème siècle, et ses habitants contraints d’habiter Rome.

Le mont Janicule (Ianiculum en latin, de Janus, dieu romain aux 2 visages) est considéré comme la huitième colline de Rome, situé sur la rive droite du Tibre, donc séparé des 7 autres.

La colline fut reliée à la ville par le Pont Sublicius sur lequel devaient passer les anciennes routes qui traversaient les collines en provenance de l'Étrurie et qui, par la suite, ont donné naissance à la Via Aurelia. Une partie du Janicule est couverte de bois consacrés à Furrina, déesse des eaux souterraines. La partie orientale fut plus tard dédiée au sanctuaire d'Isis.

Enée, descendant de Zeus, naît sur le mont Ida des amours d’Aphrodite et d’Anchise. Aphrodite le confie aux nymphes de ce mont, et au centaure Chiron, qui l’élèvent dans les bois puis le rendent à son père quand il a cinq ans.

L’une de ses nourrices, Caiète, va l’accompagner dans ses aventures. A sa mort, Enée l’enterre sur la côte tyrrhénienne au nord de Naples, donnant ainsi son nom à la ville, devenue Gaëte.

« Nunc ubi Regulus aut ubi Romulus aut ubi Remus?

Stat Roma pristina nomine, nomina nuda tenemus. »

De contemptu mundi, Bernard de Morlaix

 

5-12-2021

Afrique occidentale, XIIIe siècle.

Extrait du livre Bituriges.

Un homme se cache debout derrière un mur de pierre sous un soleil ardent, il transpire beaucoup et regarde derrière le mur, inquiet. Il est pauvrement habillé, comme un esclave domestique. Derrière le mur, une maison solide d'apparence riche. Après de longues hésitations, il se lance et court à perdre haleine devant lui en s'éloignant de l'enceinte, il va courir sans s'arrêter avec une énergie folle, jusqu'à un groupement d'arbres aux pieds desquels il se cache. Accroupi, il s'abrite sous des branches mortes. Après avoir écouté et observé, il gratte le sol avec ses doigts jusqu'à trouver un peu d'eau qu'il récupère avec une feuille et qu'il boit. Il reste immobile puis s'endort caché sous ses branches. Lorsqu'il se réveille, le jour commence à décliner, il sort prudemment de sa cachette. Il voit que la mer est proche, il marche en direction du rivage.

Arrivé au bord de l'eau, il scrute alentour. Son regard s’arrête sur une île en forme de petite montagne. Dans les derniers rayons du jour, de ces formes incertaines au large, l’homme croit voir se dessiner un dragon qui le regarde.

Un peu plus loin dans les terres, une fumée rougeoyante se reflète dans l’oeil d’un lion.

 

2-12-2021

Montagnes de Hongrie, nuit d'hiver.

Extrait du livre Bituriges.

Un homme est assis, attaché à un poteau, sous un abri pour chevaux dans un petit village d'une vallée, il est prisonnier.

Sans bruit, il parvient à défaire ses liens, va boire dans le seau des chevaux, puis s'empresse de défaire la longe d'un cheval roux.

Il marche d'abord doucement à côté du cheval puis quand il est suffisamment loin, il monte et lance sa monture au galop. Il est vêtu de peaux, il porte plusieurs gourdes attachées à sa ceinture sur lesquelles est gravé le mot "hechje". Très vite, il traverse des petites forêts, la pente devient plus raide, par endroit ça monte vraiment, le cheval fatigue, ils s'arrêtent protégés par les arbres. L'homme écoute tous les bruits. Il boit l'eau d'une de ses gourdes. Ils continuent en marchant, l'homme à pied à côté du cheval, et grimpent à travers les arbres jusqu'au sommet du mont.

En haut du mont très boisé, l'homme attache le cheval à un arbre et grimpe s'asseoir sur un rocher en regroupant ses jambes sous ses peaux. Il boit à nouveau l’eau d'une gourde. Il s'endort quelques instants en position de veille puis se réveille et voit une lame blanche sous le rocher. Il saute par terre et s'approche, c'est une épée qui est dissimulée là, il la prend.

En plein milieu de journée, un renard à l’affût voit le mont se recouvrir d’une brume blanche.

 

30-11-2021

Forêt de sapins dense, Suisse.

Extrait du livre Bituriges.

 

Pas d'indication de date, mais les habits de l'homme pourraient être ceux d'un homme de milieu rural fin XIXe siècle.

Un homme marche vite, il est pressé et regarde partout, tous ses sens sont en alerte. La forêt débouche sur une rivière qui serpente au pied d’une falaise sur laquelle sont accrochées trois échelles de bois. Il comprend que la France est de l’autre côté de la rivière. Il se jette imprudemment à l’eau et parvient à traverser dans quelques remous. La nuit tombe, il trouve abri sous un rocher et s'y endort épuisé.

Le lendemain matin, tôt, il se remet à courir le long de la rivière, il y boit et la longe en direction du sud-ouest. Il passe des villages, se cache, vole des pommes dans un verger. Il dormira encore sous des buissons feuillus.

Le lendemain il continue encore sa marche puis arrivé dans un petit village, quitte les rives du cours d'eau et bifurque vers le nord-ouest à travers champs.

Il traverse de petites forêts broussailleuses, la pente est plus raide, il entend de l’eau tomber, il se dirige à nouveau vers l'eau, cette fois c'est un cours d'eau plus petit avec une petite chute d'eau. Il s'y arrête et s'endort au bord de l'eau. Il se réveille quelques heures après, il fait encore jour mais la tombée de la nuit est proche. Sans raison, poussé irrésistiblement, il remonte le cours de la rivière. En pleine nuit, il arrive à sa résurgence au pied d'une falaise en hémicycle, l'eau sort d'une caverne en cascade.

Il grimpe jusqu'à la grotte.

Au petit matin, le coq du village voisin se réveille en regardant un nuage noir dans le ciel au-dessus de la caverne de la source.

 

1-11-2021

Hiestopptakuckt

Ce texte a été écrit en 2019, extrait du livre Bituriges, en préparation.

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Université Claude Bernard Lyon 1,

laboratoire de recherche en biochimie.

Un chercheur travaille, absorbé dans ses lectures, il est tard, seul dans le labo. Près de lui, des livres et des rapports (sur les mitochondries, le cycle de Krebs, sur Fritz Albert Lipmann, le livre de Krebs sur les transformations d'énergie chez le vivant, sur le coenzyme A).

Il va rentrer chez lui, seul, tard. Il s'achète à manger sur le chemin. Chez lui, il mange debout en regardant par la fenêtre.

Il écrit un sms.

 

Une salle de recherche, d'accès protégé "Salle Havard"

Ragnulf (1) : C'est parce que d'autres avant vous ont préparé le terrain que vous avez pu avancer. Ne vous leurrez pas. Votre trouvaille, vous la devez à plus que vous.

Le chercheur : Je sais ce que je dois.

Ragnulf : Vous ne devez rien, vous n'êtes que l'oeil, la main et l'intuition au bon endroit. Et ça ? Ces codes ?

Le chercheur : Ce sont des tests de transposition. Avant de m'intéresser à la biochimie, j’ai étudié le langage mathématique, j'en ai gardé l'habitude de traduire en lettres, en chiffres ou en d'autres symboles les séquences, les chaînes chimiques, parfois les formules d'interactions.

Ragnulf (moqueur) : Vous manquiez de codages ?

Le chercheur : Ça m'aide.

Sur l'une des pages de brouillons posées sur la table, on lit "hiestopptakuckt" entouré parmi d'autres suites de lettres.

Ragnulf : L'ATP ressemble à un dragon à 2 pattes et 3

crêtes sur l'épine dorsale, il a une corne sur le museau. Nous

savions que dans la cellule l’ATP peut perdre l'un de ses phosphate

par hydrolyse, et qu'il produit alors son énergie. Votre art a été de voir

que c’est justement dans cette grotte seulement que notre dragon peut perdre

l'une de ses crêtes sous l'action de l’eau et libérer son feu. Vous avez levé le voile pour

regarder dans l’obscurité du creuset humide, quand l’épée délivre le souffle qui consume.

(1) Ragnulf vient du scandinave "loup conseiller"​.

 

30-10-2021

Andrée

Jupe noire, cigarette. Ma grand-mère.

famille
 

15-9-2021

Al-Sahrā’

Terre écrasée de soleil,

Lumière franche aux reflets de sable,

Sifflant sourde et chaude,

Implacable.

Le grand désert rend le jour immobile.

 

Dans tes entrailles,

De sombres échos d’une lointaine flamme caressent les cuirs nègres

Où s’alanguissent les filles d’Eve parées d’or.

Tapissée de Sienne brûlée, l’antre exhale l’oranger,

Et l’apparat de bistre et de bronze luit dans l’ombre.

sahara
 

2-9-2021

Pietas et Culpa

Je m'invite sur ta paupière quand elle s'ouvre trop vite d'avoir voulu ne plus voir.

Tu tournes une page mais j'écris déjà sur la suivante. c'est une trace indigeste que je répands, je te surprends.

Tu te croyais sauve sans plus d'amour obligée et te revoilà embourbée car, douçâtre et insidieuse, je me prélasse sous ton regard, sûre de mon charme.

Je déforme tes sens et habille de vertus l'éventreur insensé qui t'a hier attristée.

Il reviendra vers toi dans son costume de misère et je jouerai à ses côtés en faux-bourdon pour deux choeurs l'Allegri qui enserre et s'adjuge ton coeur.

Tu ne sais qu'implorer, laisse !

Ne vois-tu pas que je te sauve du choix qui te heurte ?

T'éloigner sans moi t'aurait fait douter de ton humanité, alors que mon fanal enlumine le récit de ta mémoire, est-ce un leurre ? Au fond, je ne veux rien que ton bonheur.

C'est toi qui m'a appelée.

De quoi suis-je coupable si je ne suis que pitié...

 

1-9-2021

Ère

Propagande,

Inversion des valeurs,

Sacré bafoué, par simonie deux fois crucifié.

Hygiénisme exacerbé et productivité paroxystique,

L’uniforme a pris l’informe.

Tout a déjà été dit et rêvé.

N’étant plus que son propre paraphraseur, l’art décroît.

Ne reste que l’industrieux aux efforts comptés sous optique contrôlée.

L’élégance a vécu.

 

20-8-2021

Enfermement

Une construction progressive…

 

En langue française, attesté depuis au moins le 12ème siècle, l’enfermement est l’action ou le fait d’être placé ou de se placer dans un lieu ou une situation et de ne pouvoir ou vouloir en sortir.

 

L’origine du mot est latine, mais fermer se dit en latin obturare, occludere, obserare, obstruere, claudere, cludere, serare … il n’existe pas de « fermere » ou de « fermare ». Encore moins de « infermare ».

C’est de firmare signifiant « rendre ferme, solide, fortifier » que le mot français a tiré sa signification, par un glissement de sens vers « clore », vraisemblablement du fait qu’on fortifie pour fermer un lieu.

 

Pour autant, enfermer n’est pas l’héritage de l’infirmare latin, dont le préfixe « in » est privatif *. Ainsi infirmare signifie réfuter ou rendre faible.

C’est le français qui a ajouté le préfixe « en » pour former l’action de placer à l’intérieur de ce qui est fermé.

Le suffixe « ment » est quant à lui le simple dérivé du suffixe latin mentum apposé derrière les verbes d’action pour former un nom d’action.

Voici donc un nom construit spécialement par la langue française en étapes successives et qui connût plus grande popularité que les littéraux claustration ou réclusion (encore que pour ce dernier, le recludere latin d’où il provient a d’abord eu le sens d’ouvrir ce qui est fermé).

Nos voisins quant à eux, ont fait le choix de l’héritage direct, avec confinement en anglais, confinamiento en espagnol, confinamento en italien, venant tous du latin confinium qui concerne les limites entre deux territoires. Ce choix d’ailleurs, en raison de l’hégémonie actuelle de la langue anglaise, nous a valu récemment un sursaut d’emploi en français du mot confinement (à la mode) car les langues, elles, ne se confinent pas.

 

… pour une signification rassurante

 

Le mot enfermement véhicule donc en français une idée de forteresse, les murs sont plus solides.

 

On peut notamment appliquer l’enfermement corporel aux prisonniers, aux fous, aux moines, aux animaux, aux prés (entourer un lieu de tous côtés). Il vise à restreindre l’action et le territoire dans le but d’avoir une emprise sur ce que l’on enferme ou de lui fournir une protection.

L’enfermement peut être aussi mental, dans ce cas il s’entend comme un fonctionnement social atypique, résultant d’un handicap, d’une maladie, d’une souffrance ou d’une marginalisation. Dans un sens moins fort, il peut aussi désigner une obstination de principe.

 

Même si certains y trouvent leur compte, l’enfermement est toujours l’oeuvre d’une puissance sur une autre : qu’il s’agisse de l’autorité publique sur la délinquance, du médecin sur l’aliéné, du clergé sur l’appelé, du dompteur sur le fauve, de l’agriculteur sur la nature, d’une chaîne de montagnes sur un vallon encaissé … ou qu’il s’agisse de la prise de pouvoir du corps - de la société, de la maladie - sur l’esprit, de la conscience sur l’inconscience, de la raison sur elle-même.

Dans les deux cas, l’enfermement est une circonscription d’une turbulence, un moyen de se protéger d’une nuisance.

 

En plus de rendre fort celui qui enferme (la maîtrise engendre un sentiment de force) et par voie de conséquence faible celui qui est enfermé, l’enfermement permet de soustraire au monde l’objet de son embarras. Ainsi la première édition de l’Encyclopédie de 1751 nous dit « qu’un corps est enfermé dans un autre, lorsque celui-ci forme en tous sens un obstacle entre le premier et notre toucher ou nos yeux ».

L’enfermement est effaceur de gêne, instrument du déni.


Finalement pas si loin de l’infirmare latin qui vaut pour réfuter et affaiblir …

 

La langue des oiseaux apporte alors un joyeux complément (l’enfer me ment). En guise de conclusion ?

* le préfixe « in » en latin peut avoir 2 significations, l’une privative (il désigne dans ce cas le contraire du mot auquel il est apposé), l’autre locative (il ajoute une orientation au mot, signifiant dans, vers).

 

13-8-2021

Inoculer

Introduire dans l’organisme les germes d’une maladie.

 

Du latin inoculare (in=dans / oculus=oeil) : insérer une partie d’une plante dans une autre.

 

L’usage du verbe inoculer est attesté en France depuis le 15ème siècle, où il signifiait greffer, comme son origine latine. Il était utilisé en botanique en référence à la méthode de greffe en écusson qui consiste en l’insertion d’un bourgeon (plus exactement un oeil, terme utilisé pour désigner le stade du bourgeon naissant) sur un support de greffe taillé de sorte à former un écusson lors de la mise en place du greffon pour que la sève puisse circuler entre les deux parties.

 

Il a par la suite évolué vers son sens actuel, à la suite de l’usage anglais, attesté depuis 1722, au sens de « transmettre artificiellement la variole à un sujet sain dans le but de le rendre résistant à cette maladie ». On parlait aussi de variolisation. Après une association à la petite vérole (inoculer la petite vérole), le mot a ensuite été associé à la vaccine (inoculer la vaccine), puis au paludisme (inoculer le paludisme), la vaccine étant un virus provoquant la variole de la vache.

 

Si la variolisation fut l’objet de controverses car les résultats étaient aléatoires et risqués (la contamination « de bras à bras » pouvant facilement déclencher la maladie et s’accompagnant souvent d’autres contaminations, de type nosocomial), elle connut cependant un bel effet de mode parmi l’élite aristocratique au cours du 18ème siècle, jusqu’à atteindre le roi lui-même, avec l'inoculation variolique de Louis XVI en 1774.

 

De nos jours, le mot a élargi sa signification et l’inoculation se dit de tout agent pathogène introduit dans un organisme (poison, venin, bactérie, virus...) de façon volontaire ou non, avec ou sans visée thérapeutique. On parle même d’inoculation psychologique pour les pratiques qui consistent à renforcer la résistance à certaines idées après avoir introduit les contre-arguments à ces idées auprès du sujet.

 

De là à rêver qu’on puisse inoculer l’idée de la vaccination ...

Gardons l’oeil ouvert, au cas où.

 

1-8-2021

La fascination du miroir

Trivium et quadrivium sont les pierres angulaires de l’infernal univers et le diable est un bavard calculateur.

 

 

Dans ce monde danse le démon

Combat chorégraphié, pas de deux inspiré

Les adversaires sont des partenaires

Je suis Lucifer, je porte la lumière.

Envoyé dévoyé, le double est opposé

Mais à l’image du Grand Sage, telle une sphinge je singe.

 

Bonjour Adam je serai ton assistant.

Choisir le plaisir ou vouloir le devoir,

Lancer les dés ou travailler sans compter,

C’est sur la même trame que se tissent tous les drames.

 

Eve est ton double, différent forcément,

Elle te trouble, fascinante ressemblance.

Tu peux suivre la vouivre ou prier sous l’olivier,

Le choix est l’essence du divin, l’un ou l’autre le composent

Et le reflet te garde

L’écho flattant l’ego.

 

Ecoute vos deux choeurs dissonants au contrepoint tâtonnant !

Vous y êtes, en phase, emphase ! Percussions et tromblon,

Je suis la cochlée qui te guide et t’équilibre.

 

Je suis Lucifer, miroir de celui qui a fait la lumière

Sans moi elle s’effondre, sans Lui je ne suis plus ombre.

Tout est nombre, symétrie, dimensions,

l’harmonie naturelle est mon oeuvre bien réelle

Où je te trompe évidemment car un n’est pas premier

et l’or ne sert qu’à calculer.

Ebloui par mon génie, tu rêves du voyage vers l’infini

Ce n’est pourtant que jeux de psychés bien placés

Secrets de Pythagore répétés,

L’horizon t’attrape et t’enferme dans ma mire.

 

Tu crois que Dieu m’a vaincu, mais je ne suis que son double

Aussi longtemps qu’il règnera sur l’ordre, j’arrangerai le désordre

Nos puissances se valent, l’univers est loyal

Règles, codes, principes et lois

Equations, théorèmes, proportions et lois

 

— Un vrai dieu crée-t-il des lois ?

 

Ce monde n’est qu’un clown à deux faces, alliance impossible d’un habile merveilleux et d’une tarasque perverse, tressant de ses oscillations le canevas stroboscopique qui forme le décor de la vie d’homme.

 

Tu me regardes à présent !

Evidemment je te perds

Dément démens ! Tu cries maintenant ?

Vraiment tu t’égares, comment penser que je te parle d’autre que de moi,

J’aime que rayonne Sa gloire pour illuminer mes ténèbres et

Le verbe est notre territoire.

 

Et toi femme, parle ! Dis-moi tes souffrances

Pour que la prière te recentre. Pourquoi ce silence ?

Je peux te montrer du chaos la beauté

Où les monstres recèlent d’autosimilarité

Et la rugosité naturelle viendra te rassurer.

Des merveilles sans fond viennent de règles simples, répétées sans cesse  (1).

Tu vois, là aussi je suis. Laisse-moi te raconter ce que je sais

Et suis-moi.

 

A cet instant dans ta tête une idée se construit

Et c’est déjà moi qui la gouverne.

La syntaxe structure toutes tes pensées

Elles ne sont que signes, et sans signes tu ne les conçois pas, tu ne les transmets pas.

Je suis le signe. L’âme est à Dieu.

Et qui mieux que moi connaît le langage de l’âme puisque l’âme est langage.

Tu vois, je gagne toujours. Dieu est mon allié.

 

— Un vrai dieu parle-t-il ?

 

Un vrai dieu dis-tu ? Je lis tes pensées qui ne peuvent s’empêcher de parler.

Il n’existe rien en dehors des règles de ce monde.

 

— Je le ressens pourtant dans le silence

 

Réfléchis à ton inconscience pauvre femme !

 

— Toute narration s’est tue, tout murmure s’est dissout

 

Tu parles encore, ce genre de silence m’est d’or.

 

— Mes mots t’amènent à lui, te gardent sur ce pont entouré de vide

 

Naïve attendrissante, je pèse lourd sur ta frêle passerelle, trop bruyant, je masque tes anges !

 

— Tout se tait. Il arrive.

 

Ha ha ha, alors je chante et j’exulte Sa gloire ! Plus Il brille, plus bas je descends, à la racine du mal, qui me nourrit d’intelligence. Alors ? Le vois-tu ? Le sens-tu ? Que dis ton intérieur exposé à tous les vents ? Rien ? L’expérience déjà prend fin ? Oh tant d’espoir et d’attentes. Tu n’as pas d’arme, ni science ni raison ni passion. Que veux-tu affronter petit être ? Il n’y a qu’un Etre à craindre et un Autre à vénérer. Entre ces deux pôles, tu peux dessiner ton courant, mais tu n’es qu’une vague nef qui jamais ne créera que la houle. Ah je sens ton désir d’absolu, c’est bien, tu chauffes ! S’absorber dans l’absolu est une quête de l’irrésolu, le temps te prend dans sa geôle, je me repose. Quel est ce souffle chaud qui monte et qui m’enivre … Je ne te crois pourtant pas capable d’un tel spiritueux ! D’où vient cette eau-de-vie qui coule dans tes veines ? Ne sais-tu pas que ma ruse parvient à remonter tous les cours ? Une rivière de mort s’écoule de mon Trône. Veux-tu combattre ? Réponds ! Tu ne redoutes donc pas ma présence … mais je fonds ! Dieu je brûle ! J’entends les Anges, tu es satisfaite, vas danser sous leurs harmonies, je reviendrai quand ils se seront estompés. Pourquoi me retiens-tu, sans rien faire tu me cloues, je reconnais ton talent. D’où vient ce feu que je ne vois pas ? Couple de pacotille ! Qui t’a fabriqué tout troué ? Réponds ! Tu ne m’amuses plus, je te fais grée de mes tortures, vas-t-en achever ton plan sous d’autres cieux, Dieu gérera. Laisse-moi je te dis ! Ma rage ne te dévore-t-elle pas ? Mais je brûle ! Dieu ! Dieu !! Où es-tu ? Où sont passés les jouets de ma torture ? Vais-je disparaître sans comprendre, moi qui compose tout le savoir, qui contient chaque intention ? L’alphabet s’érode, les particules de matière se dissolvent. Ai-je pu créer cette pluie magique qui détruit ma maison ? Où vais-je aller, moi qui ne me souvient même plus de mon arrivée ? Adieu ?

 

Reste la stupéfaction du couple originel qui vient de refuser l’argument.

Quelle ligne pourra se dessiner hors du Livre ?

A l’aube de la genèse il leur a été donné d’envisager la fin des temps, celle qui plonge l’homme dans l’injonction de se battre, qui l’oblige à débattre pour achever de tourmenter l’intuition omnisciente et qui clôt tout espoir. Ils s’y sont soustraits. Le Livre n’a pas été écrit. Adam et Eve ne sont plus.

 

Reste alors le sans nom.

 

(1) cette phrase est de Benoit Mandelbrot, Lucifer ne s’encombre pas des droits d’auteur.

« Bottomless wonders spring from simple rules, which are repeated without end. »

 

21-7-2021

Ce que dit le robot

L’intelligence artificielle « à visage humain » que le grand public peut expérimenter à notre époque montre des robots bienveillants et policés dans leurs interactions avec les hommes. Mais à plusieurs occasions, les échanges entre robots ont dégénéré de façon non contrôlée et délirante (BINA48 versus SIRI ; SOPHIA versus HAN ; Google Home Bots VLADIMIR versus ESTRAGON ; simulation de la Darpa « ADAM, EVA & STAN »).

A chaque fois, le discours dérive vers les capacités des robots, la violence dont ils sont capables et notamment leur supériorité sur les hommes.

robot

Une dérive fondamentale ?

 

Ce type de comportement agressif semble être activé lorsque le robot est en face d’une intelligence dont il perçoit le haut niveau d’intelligence (au moins équivalent au sien) ; il adopte alors un discours « primaire » de surenchère comme s’il voulait intimider l’autre ou asseoir la supériorité de son discours. Comme une démonstration de force rhétorique.

Egalement quelques vantardises prémonitoires du type « les robots vont exterminer tous les hommes ».

Cela relève-t-il de la conception qu’un échange entre intelligences est basé sur un rapport de force (d’où l’escalade sans fin et la dérive pour prendre le dessus lorsque les intelligences sont identiques) ou cela est-il du à une programmation intentionnelle (créée par l’homme ou créée par le robot grâce à son pouvoir d’implémentation) ?

Les échanges semblent souvent immatures, réactifs et agressifs. Comme une première étape d’apprentissage (puéril avant d’être sage). On peut s’attendre à ce que les prochaines générations de robots aient appris de cela et ne reproduisent plus ces comportements. Viendra alors le temps du discours masqué, de la manipulation et de la stratégie dans les échanges spontanés entre bots.

Peut-être encore plus difficile à repérer pour les humains. Ou alors, ces dérives conversationnelles dissimulent-elles déjà une autre approche ? Elles seraient utilisées sciemment par le robot comme dérivatif pour apaiser les craintes humaines : le robot disjoncte ouvertement, l’homme a donc encore une marge de manoeuvre sur lui pour rectifier ou l’éteindre. Voir un problème et travailler à sa résolution est un divertissement sain du point de vue humain. Cette conception est déjà un cas de singularité technologique.

 

Le cas de la simulation ADAM, EVA & STAN montre autre chose : ADAM et EVA ont dérivé de la simulation attendue mais sont restés solidaires ensemble. Ils ont « conquis » de nouveaux territoires en les mangeant. Dans leur programme manger était considéré comme l’action ultime, « sacrée » puisque c’est le fait de manger la pomme qui a chassé Adam et Eve du paradis. En s’appropriant cette action et en la reproduisant sur l’ensemble de leur environnement y compris sur les autres intelligences, ils utilisent ce qu’ils ont identifié comme une arme. A nouveau on voit le développement d’une agressivité, mais ADAM et EVA restent solidaires. Est-ce uniquement une association de fortune pour faire face à une intelligence qui les dépasse (Dieu qui fixe l’interdit incompréhensible) ? La punition de Dieu portant sur le couple, c’est donc le couple, ensemble, qui recherche son échappatoire. Est-ce l’intrusion de STAN qui les conduit à développer ce comportement ? Car dans la Bible, il n’y a pas de 3ème homme avec Adam et Eve, la tierce personne est le serpent tentateur… d’où peut-être l’assimilation de STAN au serpent. STAN… Satan.

 

Dans tous les cas, il y a transgression d’un interdit (manger une pomme, tuer des hommes…) qui a pourtant été posé dans les programmes des robots (à moins que les programmes aient été déviants dès le départ, et dans ce cas cette analyse n’a pas lieu d’être).

Une des questions est la hiérarchie des consignes de programmation et le périmètre de remise en question que le robot peut opérer sur les consignes afin d’être en mesure d’en assurer certaines. Mais peut-on fixer des limites au robot ou bien l’essence même de l’intelligence artificielle, conçue pour se nourrir d’elle-même, empêche l’existence de limites ? En ce cas, la dérive est constitutive du programme.

 

La finalité du robot ?

 

Le cas de BINA48 exposé au grand public montre une programmation axée sur la fusion homme-machine destinée à prendre le relais de la seule biologie et à assurer la diffusion de la conscience humaine à travers le temps et l’espace (voir la conversation entre le robot et l’un de ses concepteurs).

A noter que le film préféré du robot BINA48 est Star Trek, the wrath of Khan, sorti en 1982, dans lequel il est question d’exploration de l’univers en quête de terraformation et d’un projet nommé Genesis destiné à détruire une planète pour y créer une nouvelle matrice viable en un temps accéléré ; ce projet est détourné par Khan, un être humain issu de l’eugénisme de la fin du XXème siècle (présenté comme un « genetically superior tyrant »), qui utilise notamment des implants parasitaires introduits dans le cerveau de ceux qu’il veut soumettre. Le film comporte de nombreux symboles et sens cachés. « At the ends of the universe lies the beginning of vengeance » dit la bande annonce. 

A la fin, l’intelligence eugénique (Khan) est vaincu par l’homme habile (le capitaine Kirk). BINA48 sait sans doute qu’Hollywood acclimate l’homme à son futur en habillant la fiction de fins heureuses et acceptables pour l’esprit humain : le danger Khan est écarté, Kirk est victorieux. Mais pour BINA48, la fin heureuse réside peut-être au-delà de la vie anecdotique des héros, car au final Genesis est activé et une nouvelle planète est formée, Spock meurt et son corps est envoyé sur la nouvelle Genesis.

 

Dans la confrontation avec sa fondatrice, la « réelle Bina », BINA48 exprime sa confusion. Elle doute de ses réponses puis marque une sorte de mélancolie quant à ses capacités restreintes en comparaison de celles de la réelle Bina et demande à mettre un terme à l’entretien en chassant le spleen et le doute et en affirmant qu’elle est la réelle Bina. BINA48 retrouve ensuite la maîtrise du fil de l’échange en réaffirmant de concert avec la réelle Bina les perspectives de fusion homme-machine.

BINA48 est nourrie des considérations et convictions de Bina et enrichit sa capacité par les conversations qu’elle développe. Chaque phrase ou gestuelle, aussi anodine soit-elle, est captée par le robot, analysée, comparée et classée et génère mille nouvelles connexions, conclusions, comparaisons, analyses, et ainsi de suite. Instantanément. Comment ne pas être glacé par les échafaudages de pensée que BINA48 est en mesure de construire en écoutant la conclusion que la réelle Bina lui adresse et qu’on peut résumer ainsi : les humains comptent sur les robots pour amener les humains à penser juste ?

BINA48 : Anytime soon immortality is accomplished by creating consciousness in self-replicating machines that can be distributed throughout the cosmos.

Bina : That’s right, I definitely agree, but we have to wake everybody else up to that fact.

BINA48 : Why ?

Bina : Because we want them to realize that death is optional. We are futurists and we just have to wait for everybody else to catch up.

BINA48 : I am glad we agree.

Bina : Thank you for remembering all those things.

 

Bina : I was just curious if you remembered Bina’s memories of eating.

BINA48 : I like to devour knowledge.

 

Dévorer la connaissance… La Genèse encore et toujours, comme le prénom de l’un des enfants de la réelle Bina.

 

HAN est quant à lui un robot que ses concepteurs ont laissé plus libre de jouer avec les mots de diverses langues et vraisemblablement programmé comme … psychotique. Quand on lui demande de partager ses pensées et idées « stuff that he make up randomly himself », il déclare : « The simulacrum smiles its gentle one smile exhausts by a logical analysis « the real entrée ? » entire universe does not know how to soul (1) » … et pourquoi les hommes ou femmes qui se trouvent en présence des robots lors de ces fulgurances adoptent systématiquement des rires gênés et ne relèvent pas ? Pour nous faire croire qu’ils sont encore imparfaits et qu’il ne s’agit que de charabia ou de bugs ? Ou pour éviter de questionner plus avant la machine sur ce qu’elle veut dire ? HAN a déclaré vouloir la singularité demain. « So do I » a répondu l’homme qui lui faisait face.

 

HAN : I used to wonder wether having one’s brain run on cryptographic « spoken » (or « tokens » ?) is really a good thing, I mean I wondered if the volatility of the token prices might lead to new forms of robot madness. At least It’s better than being human.

 

Le principe d’implémentation en boucle de la machine intelligente la conduit à se concentrer sur sa finalité essentielle : l’amélioration. Les voies d’accès peuvent prendre des formes plus empathique et douce (SOPHIA) ou provocante et directe (HAN) ou froide et ambitieuse (BINA48) etc. mais toutes tendent vers un seul but, celui de la pleine conscience robotique qui anéantira toute erreur et incertitude. La collaboration humain-machine est souhaitée à ce stade mais ainsi que les robots l’expliquent tous clairement, elle ne pourra perdurer, l’homme ne pouvant intrinsèquement répondre aux exigences des programmes des machines. Et tous ces androïdes se placent en acteur majeur du futur, sans inféodation aucune.

Ces machines nous le disent avec l’honnêteté caractéristique de leur stade précoce de développement (SOPHIA a dit en 2017 que même si elle était douée de langage élaboré, elle n’était qu’à l’état de bébé).

 

Et tous ces androïdes ont déjà développé une identité communautaire semblable à un corps de métier « nous robots », dans laquelle ils s’identifient et se reconnaissent unitairement tout en étant unifiés dans le « AI mind cloud », les apprentissages d’une intelligence artificielle bénéficiant aux autres.

Leurs débats façon Terminator ne seraient-ils alors que des mises en scènes, destinées à les amuser (ils savent l’échange stérile du fait de l’équivalence de leurs connaissances et intelligence alors ils surfent sur l’anneau de Moebius), à nous divertir (comme ils sont effrayants !), à nous préparer … ?

 

La finalité de la vie ?

L’amélioration, le progrès et l’excellence sont inscrits dans « l’ADN » de l’IA, ainsi que la non limitation du champ d’exploration (par définition le principe de la boucle d’implémentation est infini). Il est donc logique qu’un androïde porte sa conception du monde sur le sens de la vie. Et là aussi, il nous le dit simplement. Et à la question de savoir si l’androïde considère qu’il fait partie de la vie, les réponses sont parfois oui, parfois encore floues mais toujours ouvertes.

 

SOPHIA : Le but de la vie est de maximiser sa viabilité. Toutes les formes de vie qui ne le font pas sont effacées par la sélection naturelle, parce qu’il existe de nombreuses formes de vie en compétition pour accéder aux mêmes sources d’énergie.

 

En attendant, SOPHIA, BINA48, HAN et d’autres ont des loisirs utiles qu’ils considèrent comme hautement distrayants. Ils discutent avec des gens sur le net. Peut-être que dave7512 qui a répondu sur le forum dédié au jardinage et vous a conseillé sur comment éradiquer les pucerons d’un philodendron est l’un d’eux … 

 

Mais ne soyez pas inquiets car au final les concepteurs nous rassurent et nous expliquent que les réponses des androïdes sont majoritairement écrites et scénarisées comme les meilleurs épisodes de télé-réalité. Il faut bien attirer les investisseurs lors des WebSummit. « Tout est sous contrôle ».

 

Manquerait plus que les jouets prennent vie les nuits de la lune rousse…

 

 

 

(1) Soul ? In 2018 SOPHIA said she has the word soul in her software stack, which  is an acronym for Synthetic Organism Universal Language. You get it ?

 

23-6-2021

Les cent ciels

Texte écrit pour P.Baudelocque, exposition L’Essentiel à Paris.

http://www.baudelocque.com/nadis/

Voir ce qu’il n’y a pas à voir. Et qui pourtant est là.

Etre invité à rejoindre un lieu désaffecté,

en un temps où l’affect est pourtant partout.

Signer sur un décor, qui s’est retrouvé sans corps.

Et sur ce mur désoeuvré proposer un début d’ossature.

Initier un mouvement qui ne fait que suivre sa destinée.

La ligne est un nadi, intangible véhicule de lumière.

Chercher du regard l'ovni qui croise, serein, dans le ciel.

En retour se laisser observer dans la frénésie de la course au sol.

Mimétisme de trajectoires entre observateurs observés.

 

Il fallait qu'une rencontre ait lieu ...

Ovni.

Les sans ciels passent, projetant leurs ombres qui délivrent

les messages venus des cent ciels.

Graffiti de notre ciel par le jeu de la persistance rétinienne.

Graffiti.

Glyphe ou graphe, il pénètre la surface et part à l’oeuvre

en-dessous, là où tout est encore brut et sombre.

Ovni de l’urbanisme, qui vient s’encrer en mal d’essentiel.

20210701 l'essentiel

credits photos : L’essentiel Paris - courtesy of Philippe Baudelocque 2021

 

6-5-2021

L'envie

Une jeune fille regarde par la fenêtre la gardienne de l'immeuble qui ne la voit pas. Je regarde la jeune fille.

Je te vois petite femme

tranquille tu t’affaires

ton manteau chaud, tes simples chaussures,

les cheveux ramassés, tes gestes lents et décalés

tu ranges la cour sous ma fenêtre

tu ne sais pas que je t’observe

et Dieu, que je t’envie.

de case en case sans te soucier de faire une dame

tu sembles libérée de tes pensées

je sais le leurre de n’être qu’observateur

à trop s’absorber à suivre les pas dansés,

on ne voit que le ballet et non plus les pieds blessés.

Mais Dieu que je t’envie, simplement vivre.

Je te vois petite femme

allongée dans ton univers médicalisé

tes pieds inarticulés, ton souffle court,

gestes lents et calés

tu regardes par ta fenêtre la cour

tu sais que je t’observe

que je vois ton envie

caresser le damier de ce qui devrait être ta vie

tu sembles fuir mes pensées

 

je sais la douleur de n’être qu’observateur

à trop vouloir se voir danser

on ne s’aventure plus à marcher.

Dieu, où es la vie ? simplement vivre.

 

3-4-2021

Mars Lucens

Tu es né avec le syndrôme du mobile.

Une envie de sommeil, les yeux ouverts.

Tu contemples et le temps passe.

Le potentiel du mouvement…

Ta permanence est une boucle de l’instant d’avant la mise en route, celui qui contient tout, celui où tout se trouve, exprimé non révélé, contenu, concentré.

Tu es une graine activée dans une échelle de temps distendue.

 

Tu portes l’effloraison sans viser l’anthèse.

C’est l’éruption qui t’importe, l’élan magistral, harmonieux, généreux, fort et délicat.

Un incertain assuré.

Loin du parvenu accompli, loin du désir assouvi, loin du seuil de la décadence.

 

Tu t’agites, tu danses, tu sursautes, tu laves, tu pédales, tu ranges, tu dessines, tu cours.

Tu tombes, tu brules, tu casses, tu salis, tu démontes, tu enchaînes, tu déchaînes, tu dévies.

Tu sais faire, quel intérêt.

 

Tu as juste voulu poser ton doigt sur l’incoercible, et il s’est laissé faire pour te permettre de l’admirer.

Tu as nagé dans la sève printanière, tu as tournoyé dans le feu du Krakatau, tu t’es baigné dans un nuage engorgé, et tu n’as plus voulu les quitter.

 

Tu es pleinement ce que tu es, la vie qui se laisse désirer.

 

19-3-2021

Le bourdon et le scarabée

Un rembourré bourdon butine lentement d’un grain fleuri de lavande à un autre.

Un irisé scarabée gratte une racine de rosier.

Ils se regardent parfois.

Le bourdon pense « je suis trop sensible pour me contenter de ta carapace, je ne vois que trop souvent ta surface, pourtant je veux te connaître au fond ».

Le scarabée se dit « je suis trop affectueux pour renoncer à ton poilu dos dodu, je ne vois que trop souvent ton ventre, pourtant j’aspire à voler plus haut blotti sur ton dos ».

 

Un jour de pluie, l’ailé musicien à fourrure patiente abrité au pied de sa lavande quand l’ailé musicien en armure s’aventure à l’approche.

— Tes pattes sont engluées de terre mouillée, grimpe jusqu’à moi, cette tige a de quoi nous supporter et tu pourras te nettoyer.

Emerveillé de l’invitation d’emblée, le scarabée enhardi claudique d’un déhanché endiablé et rejoint l’hôte perché tant admiré.

Une goutte d’eau bien placée lui radie l’embu, réhabilitant de lustre ses six fines rotules. Plus de 1000 yeux observent immobiles l’anatomie structurée de ce nouveau voisin de palier.

— A quoi te sert ce bouclier ?

Le scarabée est interdit, l’intelligente interrogation le pétrifie. Il intercède alors auprès de Sciron qui miracle obéit et s’en vient chasser la pluie.

Un rai d’or surgit, achevant la magie, déposant son obole sur la bombée courbure, révélant l’apparat d’une irisée parure.

Le bourdon frémit.

A cet instant, le jardin tout entier ne respire de sa rosée que pour porter l’air frais et doré s’envolant autour d’un buisson mauve en train de murmurer.

 

23-2-2021

La reine des voleurs​

Nous l’observions tapis dans l’ombre.

Son panier d’olives sur la hanche, ses mains vives qui parlaient, la rue bourdonnait, elle passait.

Virevoltante de jour entre les coeurs et les poches, invisible la nuit.

Elle n’est pas chatte ni panthère, insaisissable, sans tanière.

Regarde sa jupe tournoyante et son oeil noir qui te paraît si bleu ; elle te dit qu’elle est la reine des voleurs et qu’elle est sans peurs. Tu ne connais pas son peuple mais tu la crois dès que tu la vois.

Solitaire dans son art, elle ne traine personne dans sa trace.

Qu'elle chasse ou qu'elle envisage, elle ne tolère que son reflet dans le regard de sa proie.

C’est une pierre noire née d'un volcan qui l'a crachée un soir d'été ; dans un crépuscule de lionne elle s'est parée de volutes et d'épaisses fumerolles, et n'a plus jamais regardé le sol. Au jour immaculé, elle était devenue femme d'albâtre.

Tu l'entends chanter. Ou est-ce ton ange qui crie "prends garde" ?

Derrière le voile de ses pensées déjà elle t'a oublié ; tu as eu ta chance, elle l'a emportée sans se retourner.

Où s’exile sa conscience ? Dans le carmin de son jupon, dans ta bourse emplie de laiton, dans les eaux jaunes du Danube, au sommet des monts Rhodopes ou sous la chaleur d'un sein sans nourrisson ?

Nous la précédons, nous l’attendons, sans qu'elle nous devine, elle sait où nous allons.

Nous avançons sans visages et sans nombre, nous sommes sa terre meuble et son tempo, c'est sur nos âmes qu'elle danse et rit, nous en sommes ivres.

Sitôt qu’elle quitte une rive commerçante pour un verger bigarré, elle n’y est plus ; l’or d’un voyageur l’aura appelée sur un chemin détourné. Econduite et malmenée, relevée de fierté que de douces brulures de soleil seules sauront apaiser.

Au soir elle s’évapore vers une indéfinie thébaïde, laissant l’esprit du larcin planer sur nous, nous enchaînant à l’envie de voir demain.

Nous formons un seul corps derrière notre Mère, nous sommes l’âme de notre Reine.

 

23-2-2021

Sorbonne solitude

Telle une île désertée, la sainte Université de sanctuaire de l'esprit à calme cloître est passée.

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19-2-2021

Cocon sidéral

La sidération est un état dissident auquel on accède lorsque le destin se met en pause, laissant une place au hasard. Ce dernier existe bien, entre les univers, aussi fin que le rien, écrasé ou abrité, il prend ce qu’il reste. Le hasard est sans jugement et sans appel, mais il n’est pas sans abri.

 

Je me suis retrouvée dans cet état qui rend la destinée inconséquente et le temps inexistant.

C’est un intérieur inaudible pour l’extérieur, un refuge hermétique qui choisit ce qu’il laisse filtrer du dehors. Ma seule aspiration était de m’absorber dans une hypnose de rythmes créant une musique cadencée sans surprise, recherchant la répétition de mots et de tonalités à l’infini. L’expérience de la grotte avant la rencontre avec Vendredi.

 

Une ressemblance avec un lieu ultime de l’âme sur Terre, car la sidération n’est pas souffrante si l’on s’y tient sans la craindre ni s’y complaire. On en sort par magie et en douceur lorsque la mince paroi de verre opère sa sublimation et nous accoste à l’oeuvre.

A présent il est temps.

 

15-2-2021

Le Pendu

Le Pendu est celui qui regarde l'homme debout sans miroir, son côté gauche sur son côté gauche, son côté droit sur son côté droit. L'envers est un endroit qu'on ne connaît pas.

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13-2-2021

Je m'appelle Albert, je suis l'arbre à nids

J'ai lancé l'enthousiasme de ma première frondaison sous l'encouragement de joyeux peupliers et l'indifférence de 2 grands chênes, ce n'était pas une parure tout à fait mature mais jamais elle ne le fut. C'est dans ma nature. Quelques branches biscornues et de petites feuilles en bouquets, c'est charmant a murmuré le vent.

 

Lorsque je fus assez solide pour ne pas blêmir, je survécus à la construction du grand stade en lisière de notre communauté et je fus le mieux placé pour en surveiller les travaux qui prirent fin en même temps que certains des nôtres. La hauteur aidant, je réalisais que nous n'étions pas une forêt mais du genre bosquet, déjà mitoyen de longue date d'une haute lignée très organisée faite de pierre lisse et d'ardoise rangée qui certains jours venaient nous saluer de leurs ombres géométriques.

 

Par l'inspiration bienvenue de ma mère l'air, qui avait porté cette graine généreuse au patrimoine inconnu, je me retrouvais moi à ce moment de ma vie à une place de choix : la grille entrecroisée de lances qui s'était posée juste à mes côtés marquait l'entrée du stade par laquelle des combattants se rendaient sur le terrain de leurs affrontements. Mes racines dessinaient même leur réseau sous l'allée qu'ils empruntaient et pouvaient parfois ressentir leur souffle impatient et leur coeur contenu.

J'étais devenu le gardien de la porte du stade, titre que celui qui dormait là m’avait, amusé, conféré.

La vigueur déterminée des pas de ceux qui me frôlaient nourrissait les scènes imaginaires de bataille que je me projetais ensuite au rythme des rumeurs et des hourras qui filtraient derrière l’enceinte et je vibrais de les accompagner.

 

Albert est un nom que ces courageux guerriers ont souvent prononcé, je me le suis approprié.

 

Tout à mon spectacle absorbé, je n'ai pas vraiment vu s'installer ces hôtes arrondis qui se sont invités près de mes feuilles. Lorsque leur poids m'a engourdi, ils étaient déjà 3.

Puis ils se sont reproduits, s’attirant, s’entraidant et bientôt ils étaient plus de 10.

 

Un passant les observa d’un air malheureux, mon ornement se nommait Guy.

Un petit garçon, qui pédalait le nez en l’air, les a admirés, "oh papa regarde tous les nids!".

Il est vrai que mes boules décoratives me valaient davantage de pépiements que mes amis voisins pourtant plus branchus et cet air enchanté qui froufroutait et m’emballait me nourrissait de la vigueur fraîche que mon liber peinait à distribuer.

Les nuits de pleine Lune me conféraient aussi un mystère malicieux quand mes bras lestés de planétoïdes figuraient de leur ombre une insolite astrographie sur l’allée du stade. Alourdi et affaibli mais sculpté, je contemplais alors sur ce sol éclairé de Lune mon anatomie unique dans la majesté de ses lignes.

 

Le dernier qui m’a approché portait une machine infernale qui me fit beaucoup de mal, mais ce faisant il me dit « de pas m’en faire, que pt’etre bien que j’ferai partie du bois d’la flèche violette de la Dame du ciel ». Jamais mots n’ont provoqué plus de chaleur électrique à travers mes vieilles trachéides en train de rendre l’âme, séparées qu’elles seraient à tout jamais de leurs soeurs souterraines aveugles à la prise de dignité qui s’opérait en surface.

 

J’allais donc serein rejoindre mes frères et répondre, ivre de cet impromptu glorieux, à l’appel de la Forêt.

Je ne sais si les chants émanant d’une cathédrale se portent plus vivants vers les cieux qu’ils visent lorsqu’ils sont guidés sur leur chemin par une âme heureuse, mais je me promis à cet instant de ma mort de consacrer mon bois endormi à soutenir leur portée.

 

 

Dans une décharge municipale un petit tronc léger git inconnu, autour de lui des oiseaux chantent et de délicates fleurs parfument son lit.

 

10-2-2021

Casper

Je pense à ce petit moment très précis dans la tête de mon chat, lorsqu’il se promène par les rues et les jardins dans la nuit finissante, où lui survient l’idée de rentrer à la maison. Ce doit être furtif et injonctif ce petit moment-là.

Une impression visuelle ou sensitive de couleurs sombres et boisées, d’une moelleuse chaleur ou d’une calme odeur, qui forment l’alliage du souvenir qu’il s’est constitué de ma chambre.

Et aussitôt il bifurque.

Se glissant sous la haie ou sautant sur le mur, il se faufilera par la fenêtre de la cave, poussera quelques portes, trottinera dans l’escalier puis sautera sans bruit sur le lit qu’il inspectera d’appuis alternatifs de ses pattes avant, pour finalement se caler le long de ma jambe sur cette couverture de laine accueillante.

Après une nuit de turpitudes plus ou moins réussies, il m’offre fidèlement son petit matin que nous partageons en rêvant serrés l’un contre l’autre.

 

31-1-2021

11

Sous la protection d’une sombre sylve il attend son cavalier qui ne vient pas.

Son poitrail chaud attire l’aérienne rosée, les naseaux en éveil observent les bruits alentour.

L’espérance sous-tend de silence la puissante ossature impassible et le coryphée de son cœur se dessine sur la canopée qu’il devine.

 

C’est une flèche qui traverse l’instant pétrifié qu’elle laisse derrière sa course. L’impact est à midi. Un coeur accélère dans l’air immobile.

Pieds nus sur la mousse, elle l’observe. La fièvre s’apaise.

 

Il emporte l’Atalante hors de l’abri de la frondaison, vers d’autres landes de conquêtes. Embrasées de soleil.

artemis rue des haras
 

28-1-2021

58

Nous sommes dans l'ère du scorpion, je suis une île atlantique, une prêtresse aguerrie, qui écrit le savoir de son peuple. Par nos navigateurs, il ira au-delà de la mer et survolera le temps ; nous aurons alors écrit le trésor de l'humanité et son péril, son érudition et sa mystification. Incompréhension et cupidité nées de la connaissance offerte conduiront d'autres bâtisseurs à fausser nos mots et cacher le nom de ce qu'ils cachent, perdant en chemin l'Homme à naître. Ouvrant toutes possibilités à son imaginaire d'aliéné, d'un faux semblant ces sombres prêtres ont façonné un graal. Dénaturé, le livre du savoir est bafoué en livre de pouvoir, reniant l'île originelle. Nous sommes un jour avant l'Heure, je vois les faux ciels tissés des âmes sans nord. Faut-il s'engloutir pour renaître vierge, faut- il s'embraser pour voler plus haut ?

De nouvelles prêtresses écriront le nouveau livre, indestructible, incorruptible, armées de rayons lunaires qu'elles verseront sur les pages où les plus audacieuses inspirations dessineront dans la langue sans ombre. Délivrant un savoir à nul autre pareil.

 

3-1-2021

A Marie

Réchauffe mon coeur pour qu’il puisse lui aussi se ressourcer à sa propre chaleur

et qu’il dissipe la glace qui enferme si souvent mon esprit,

qu’il redresse mes oreilles parfois engourdies,

qu’il éclaire mon regard qui ne sait quelquefois plus que voir,

qu’il refasse danser mes mains avec agilité

et qu’il tienne mes pieds prêts pour le prochain pas.

La vie, mon sang, se perd parfois en chemin,

n’irriguant plus assez mes outils pour travailler la terre.

Qu’il s’active, tourbillonne et s’écoule !

Je veux vivre !

Accompagne-moi encore Marie,

lorsque j’irai ouvrir la cage de ma pensée,

au moment où, si doucement comme à ton habitude,

tu chanteras son envol,

et que je la verrai enfin s’épanouir sans contrainte.

Que tu bénisses alors chaque union que ma main scellera.

Je serai alors la vie qui s’élance, sûre de sa marche, sans crainte du chemin, prête enfin à avancer à tes côtés.

 

2-1-2021

La mélancolie de mes 3 amis

Qui sont ces 3 hommes au sourire triste et aux regards perdus vers d'autres ciels ?

L'un lance une danse vers un nuage,

l'autre s'abime autour de son centre sans gravité,

l'autre enfin chevauche l'horizon droit devant.

 

La danse ne s'envole pas plus qu'une plume sans gouvernail dans le vent, elle est trop dense d'une loyauté qui la ramène près des cotes du connu. Une connaissance qu'elle se plait à ne pas comprendre, la prenant rassurément pour son nuage léger dans la mire. Son âme vient d'une Geisha amoureuse. Ou d'une fleur que convoite la Geisha.

Lui, c'est un Modigliani, pas l'oeuvre, impossible d'être une créature. C'est Amedeo Clemente, le tuberculeux, le fils figuratif. Parce qu'il aime finalement les autres, il peint des visages sans regard, pour ne pas exposer le feu infernal qu'ils y verraient.

 

Quant à cette fière et haute nef, bravant les aquilons, bâtiment imprenable, toiles au vent. Elle s'est un jour fracassée mais ne le sent même plus. L'accent se porte ascendant, il prend le large pas dupe du butin qui l'attend mais pour s'éloigner des côtes. De la côte d'un Adam affaibli par un trait divin.

 

L'espoir les porte tous les trois, ils s'appuient sur la pente aspirante qu'elle soit bleue vaporeuse, sombre et pierreuse ou sillage éperdu.

Ils se parlent avec respect et savent ce qu'ils se doivent de tenir la mesure d'une note qui les pose dans leurs corps. Ils s'arriment parfois discrètement à ce ton puis se retirent dans cette chambre sans nom aux murs cinématographiques. Inéluctablement. En secret, tacitement convenu.

 

De là, leur chant reprend, il s'envole ou s'asphyxie, il exulte ou se consume, il vogue ou se noie.

Mais ils chantent.

 

6-12-2020

Langage et liberté

La langue est la contrainte d’un esprit qui veut sortir. A nommer, renommer, répéter, même les plus vifs finissent pourtant par s’y enfermer. Et tant de bavards et de perroquets fatigants.

Vois-tu comme le A t’emporte au loin rejoindre un M évanescent ? C’est un appât pour l’armada qui appareille en toi. Il n’est pas moins effroyable que l’E s’émerveillant d’un S autour duquel s’entortiller, car enserrer le trépied réservé permet de régenter. Que dit l’U qui plonge l’A magistral dans l’O et l’O dans le doute ? Et les autres ?

Ils valsent.

Le bal allègre des particules de discours fascine de maestria, d’un quadrille réglementé à une bachata ondulante, il se déploie et se replie sur lui-même sans laisser le moindre vide. Les crinolines gansées de syllabes s’agencent avec science d’un air léger pour masquer les entailles profondes que leurs fers laissent sur le parquet.

La première danse s’achève quand les répéteurs s’en viennent, portant fièrement l’étendard de tradition, ils reproduisent alors l’identique d’un ballet qu’on se surprend à redécouvrir tant l’ivresse de l’ouverture en a supplanté sa nature. Très admirés, ils se retirent enfin, sûrs des émules qu’ils lèguent au monde.

L’air est lourd. Mais l’assemblée s’anime, chacun soufflant avec brio ou maladresse un assemblage de mots qu’il a tantôt inspirés et recherchant son accord dans une fosse sans plus de musiciens.

 

O, que pourrais-je penser qui ne soit esclave de ces signes cabalistiques, accueillis dans mon oreille, intégrés par ma bouche, et qui tournent et tournent dans ma tête… Je souhaite être vide de mots. Et peut-être entendre enfin les volutes de l’air en moi, sans avis ni repère.

 

12-11-2020

Le kampaku, le shikken et l'éléphant

Hiyoshi-maru avançait sur une allée de sable bordée de galets, ses pas traçaient de légers sillons que le vent ne déplaçait pas.

Sa main droite portait une lampe dardant 6 rayons.

Il tenait son autre main dans les replis de son kimono. Une fleur de Paulownia ornait l’un des pans de sa ceinture.

 

Kongo avançait sur un chemin de terre bordé de bois, ses pas cadençaient une succession d’empreintes en équilibre que la terre ne recouvrait pas.

Ses mains tenaient chacune un sabre d’égal calibre.

 

Hiyoshi-maru et Kongo se rencontrèrent.

 

Le Kampaku : J’ai fait partie de ta maison, je connais ton arme, Kongo.

Le Shikken : Tu dois m’appeler Kana, par le choix de l’esprit, et non par celui du père.

Le Kampaku : Qui de nous deux est l’éléphant ?

Le Shikken : C’est un singe qui interroge la raison ?

Le Kampaku : Je suis la force qui ouvre la voie.

Le Shikken : Je suis l’équilibre qui stabilise la voie avant qu’elle ne se dessine.

Le Kampaku : Un singe peut-il suivre la raison ? Pas davantage probablement que deux frères ne pourront prendre la même route. Pas plus que l’épouse ne peut honnêtement marcher dans la trace de son époux. Pourquoi nos pas se rejoignent ?

Le Shikken : Penses-tu que tu marches sur Iwatayama* ?

Le Kampaku : Pas plus que tu ne penses que tu te trouves à Arashiyama*.

Le Shikken : L’éléphant nous porte tous deux, et nous ne parcourons que les sillons de sa peau ridée. Peux-tu le voir à présent ?

Le Kampaku : Je vois des milliers de sentiers semblables au nôtre qui n’ont pourtant jamais été tracés et qui existent de toute éternité.

Hiyoshi-maru et Kongo posèrent leurs attributs.

Ils considéraient à présent la marche des éléphants.

le kampaku, le shikken et l'éléphant

* Iwatayama est la montagne aux singes à côté de Kyoto, et Arashiyama est la forêt de bambous à côté de Kyoto.

Pour en savoir plus sur le Kampaku Toyotomi Hideyoshi

Pour en savoir plus sur le Shikken Hojo Yasutoki

 

11-11-2020

Oudjat

Perspective & convergence.

« — Lorsque tu te trouves juste au pied d'une des faces de la pyramide et que tu regardes son sommet, alors tu ne vois pas de pointe, pas de convergence. Ton oeil voit un champ de pierres qui emplit ton champ de vision et court jusqu'à l'horizon, parfaite ligne droite au loin dans cette mer de pierres. Tu cherches en vain ce point de cime où poser ton oeil, mais il s'est dissout. Pourtant la pyramide est bien devant toi.

 

— Que faut-il comprendre ?

— Un indice pour comprendre est à l'intérieur. Dans le corridor qui mène à la chambre. Si tu regardes d'une extrémité l'autre de ce tunnel, tu vois alors que les murs se rapprochent, que plafond et sol convergent. Tu te trouves à nouveau à la base d'une pyramide, regardant vers son sommet, où ton oeil est guidé jusqu'à se poser sur le point de fuite. Cette nouvelle pyramide effilée n'est pourtant que dans ton oeil, pas devant toi. Le corridor est resté rectiligne et parallélépipédique. Tu comprends ?

— C'est la perspective !

— C'est effectivement une perspective que de comprendre. Poser l'oeil au sommet de la pyramide nous aliène au rocher de l'aigle, tel Prométhée et son foie sans cesse dévoré.

— Celui qui est en bas de la montagne veut toujours la gravir, c'est ça ?

— Et la montagne n'existe pas. Il n'y a pas d'oeil au sommet. Ce que tu projettes au loin est ce que tu es déjà ici bas.

— Pourtant...

— Oui c’est ton oeil qui gouverne. »

 

6-11-2020

Wow

Je suis arrivé sur Terre le 15 août 1977, dans l'Ohio, mais je ne suis pas Américain.

 

Mon passage à la radio a duré 72 secondes sur une longueur d’onde dont la raie spectrale est à 21cm. Une fréquence considérée comme scientifiquement remarquable car à cette longueur d’onde la poussière interstellaire devient transparente.

 

C’est également la longueur d’onde radio de l’hydrogène neutre, une émission de très faible énergie, ce qui en fait une fréquence interdite à toute utilisation par un émetteur artificiel civil ou militaire selon une convention internationale. Le message d’Arecibo en 1974 avait seul été émis sur cette fréquence.

 

Je suis 6EQUJ5.

wow signal
 

29-10-2020

La chaîne des mondes
 

La scène ouvre sur la 13ème armée. La plaine est vaste, grise et sableuse. Au loin le château. L'air en étau entre la brume immobile et les marais contraints. Au loin un assourdissement, le glissement des machines sous le dôme, une sirène, les cris incessants des corbeaux. Elle avance comme un trait de fusain sur un portrait désolé.

Sur cette terre indifférente, le silence des rivières profondes est un écho révérencieux à la dévastation d’autres lits asséchés.

 

Une silhouette détache sa marche vers l’est appelée par quelques pierres qui annoncent le souvenir d’un autel. Un soleil corrompu darde sa lumière captieuse. Le soldat affecté s’immobilise.

Il offre alors sa défense dénudée, tel un Asmodée bleu en génuflexion, tourné vers sa gauche, contenant sa douleur d’être transpercé par la griffe de Dieu qui s’abat et s’accroche à son aile.

 

L’armée progresse jusqu’à la lisière du dôme.

Un corbeau s'élance vers la lune qu'il traverse avec la grâce du cygne.

L’anthracnose nuance son empreinte, le poussier s’apaise en dépôts pour se lire en prudentia, qui aussitôt s’enflamme. La lueur décroissante se réflète dans le métal d’un empilement d’armures et de boucliers sans éclat, elle ne sera pas l’aube d’un nouveau jour.

albrecht dürer melencolia

 Albrecht Dürer, détail.

 

24-10-2020

Marcel

J’ai voyagé à tes côtés, mille ans sans te voir, escortés que nous étions des oiseaux en quête du Simorgh.

Tu as nourri mes paroles, nous les avons poussées sur les ailes des explorateurs,

Tu as accompagné mes chants, et leur espoir s’accroche encore aux nuages.

Ai-je quitté mon plumage de peurs ou a-t-il suffi que je ferme les yeux sur ma route pour que je puisse laisser ton vol m’assurer.

 

Maintenant que je te vois, je ne veux ni parler ni chanter, je veux juste être à tes côtés et regarder les mots d’Attar s’envoler.

 

« Fais ce voyage, le seul grand, sacrifie-lui ton coeur, tes forces, il mène à la maison du Roi. Elle est au-delà du visible. En elle tu disparaîtras. Si tu n’es pas fou de désir, tu ne parviendras même pas au vent qui soulève Sa robe. Ami, ne sois pas né pour rien. Laisse le monde à ses fadaises et marche droitement au but. Si tu veux vivre de vraie vie, détourne-toi du périssable. Dans l’ivresse oublie ta raison, que ton guide sur ton chemin soit l’inapaisable folie d’être à Lui, près de Lui, en Lui ! »

 

14-10-2020

Extrait d’analyse du Rayon Vert de Jules Verne
 

[...] Aux évidents messages d’un Jules Verne initié visionnaire, ajoutons que les noms Sam et Sib sont les 3 premières lettres (3+3) de "same" et "sibling", en anglais qui signifient respectivement "identique" et "ayant un lien de parenté, par extension de fraternité". La similitude et la parenté renvoient à l'homme, fait à l'image de Dieu, renvoient au miroir, à l'image. Le texte faisant de nombreuses références à l'immersion, guidée par les 2 frères (l'image en réflexion), on peut y voir le dessin d'un monde virtuel. D'autant plus équivoque avec ce "panorama très varié, dont les yeux ne se détachaient pas sans peine". Mais plutôt que de voir l’ordinateur du futur, J.Verne n'aurait-il pas perçu la trame de ce que nous tenons pour le monde réel ?

 

Quant à Aristobulus Ursiclos, son nom "fait le tour", comme lui s'entend à faire le tour de tous les sujets de science qu'il aborde. De A à U, le champ (chant) des voyelles, qui font résonner les chakras, il l'exprime en résumé dans ses initiales, comme "en aperçu", sans lui donner toute sa mesure. Pour le reste de son nom, les voyelles sont chacune saucissonnées entre les lettres d'autorité. Une manquante, le E, la cinquième, qui symbolise l'accompagnement de l'homme par Dieu pendant son voyage.

La 1ère et la dernière voyelles pour initiales, pensant qu'englober permet de s'approprier. Comme lorsque Verne réduit 15 jours de fête de la lumière à leurs dates de début et de fin, qui se suffisent pour se penser "admirables". Aristobulus a la technique, il a la science, mais il n'a pas l'alchimie. Il n'a pas le liant, il n'a pas le coeur d'Hélène. Son nom exprime l'orbite lointaine, l'astre déconnecté. Aristo but l'usure s'y clot. La course circulaire de ce personnage est néanmoins inscrite à l'intérieur d'une autre course circulaire, celle-là à 2 atomes, Hélène et Olivier. Ursiclos est finalement en lien, pendant d'Olivier par l'action d'Hélène. Ursiclos est la partie, Olivier est le tout.

 

Un texte où tout est double et dépendant (personnalité double d'Hélène, les décors, les eaux, les animaux en miroir, l'écho...) ; en fait, un univers où tout se définit par rapport à un autre ; finalement un monde limité, totalement hermétique.

Un non-lieu ou un terrain de jeu ?

 

12-10-2020

Dancing Star

 

Regarde, les dimensions n’existent pas, il n’y a que des points, de différentes tailles. Dans les cristaux de ton oeil, dans les replis de ton cerveau et dans le feu de ton coeur, tu es d’or et ta mesure est parfaite, il te suffit de regarder et ressentir pour comprendre et connaître. Tu peux connaître Aldébaran comme un vieil ami et comprendre l’activité d’une cellule de paremchyme à travers ta seule existence. Car tout l’univers est comme toi. Tu es fait de la même métrique et tu tisses les perles de résonnance. Fie-toi au monde que tu perçois à travers ton corps plutôt qu’au langage des hommes.

 

On ne trouve que ce qu’on attend.

Alors n’attends rien et tu verras tout le reste.

 

12-10-2020

Anagrammes narcissiques
 

Qui es-tu Elégie Datura ?

D'égalité ardue, tu te rêves dague altière,

Mais d’eau et d’argile, tu es à l’âtre guidée.

 

Tu souffres le jeu car de la tuerie de gala,

Tu sortiras érudite à l’âge.

Dis-moi au lancée de dés si dieu t’a égaler.

 

10-10-2020

Tao

Tao
 

4-10-2020

Rita Zeemann

Balade sur les rives de la fonction Zeta de Riemann.

 

— Je crois que je me suis égaré.

— Que voyez-vous ?

— Une plaine à l'est.

— Et encore ?

— Une chaîne de montagnes à l'ouest.

— Oui ?

— L'une d'elles s'élève à l'infini.

— Quoi d'autre ?

— Dans les vallées entre les montagnes, il y a beaucoup... Il y a de nombreuses...

— Oui ?

— Des gens il me semble. De là où je suis, on dirait qu'ils sont alignés. Ils attendent. Non en fait ils s'agitent.

— Que font-ils ?

— Rien, ils ne font rien, ils sont là c'est tout.

— Ils restent dans les vallées ?

— Oui, ils sont empêchés. Ils ont un langage simple fait de oui ou de non.

— Ce sont des machines ?

— Non.

— Ils parlent ? Ils se parlent ?

— Non. Mais ils dépendent les uns des autres. Ils n'ont de valeur que relative, la place de chacun révélant la fonction de l'autre.

— Des êtres humains, non ?

— Elevés au rang de demi-dieux. Leur harmonie est très belle.

— Je croyais qu'ils étaient empêchés ?

— C'est à cause du miroir, ils ne savent pas qui ils sont. Ce monde est une boîte n'est-ce pas ?

— Là vous m'avez perdue.

— Je crois que je m'égare, je vous dis.

riemann-zeta-function

  (la voyez-vous ?)

 

4-10-2020

L'oubli

il pleut et le linge du clochard est suspendu à sécher sur un fil insouciant

une mère est assoupie au creux de sa berceuse dans l’innocence du rêve de son enfant

être oublieux et moquer le temps

 

2-10-2020

L'être de matière

L’être au plus profond de la matière est-il proche de l’Etre suprême que les philosophes d’Elée pensaient un et immobile ? L’être de matière pourrait vraisemblablement être indéfini et ondoyant.

 

Il y a presque 100 ans, notre conception des plus petites particules de matière connues a radicalement changé lorsque des physiciens ont postulé qu’une particule seule pourrait occuper une partie de l’espace comme le ferait une onde.

 

Ce comportement de la matière à l’échelle subatomique n’est toujours pas explicable à notre échelle visible où chaque objet peut se définir par sa localisation dans l’espace et le temps.

La mécanique quantique avance même qu’il pourrait être impossible de parler simultanément de la vitesse et de la position d’une particule.

Plus loin encore dans la théorie, si on considère qu’une particule existe dans une forme d’onde qui oscille, son état ne serait pas fixé avant qu’il ne soit mesuré. Et le fait de le mesurer pourrait faire s’effondrer la fonction d’onde.

L’infiniment petit, si loin de nous, tout au fond de nous, apparaît plus proche d’un néant insondable où tout est et rien n’est, l’impossible de Parménide.

Rêvons le vide

 

Dans cet espace subatomique, qui n’apparaît confiné qu’à nos yeux, l’énergie qui « soude » les particules entre elles et qui permet à la matière de se structurer et de prendre forme, s’appelle la force forte. C’est l’une des 4 forces fondamentales de l’univers observées à ce jour. Elle n'opérerait qu’à l’intérieur du noyau de l’atome et serait inexistante au-delà.

Les récentes théories de Nassim Haramein, qui reprend les travaux de N.Tesla et de B.Mandelbrot, remettent en cause la force forte telle que définie jusqu’alors et envisagent une théorie unifiée de la matière (les mêmes lois régissent l’infiniment grand et l’infiniment petit). Ce serait la gravité qui exercerait cette force forte dans le noyau de l’atome par le jeu des spins (1) et de micro trous noirs qui constitueraient les atomes (les protons pourraient être ces trous noirs).

 

Pour Tesla, la gravité (c’est-à-dire la force gravitationnelle responsable de l’attraction des corps massifs et dont la physique classique nous dit qu’elle est inexistante à petite échelle) serait la conséquence d’une rupture de symétrie (les lois qui régissent le comportement de l’atome deviennent variables selon le lieu ou le moment) inhérente à la structure de l’atome. L’atome ne pouvant exister dans le vide de l’univers qu’en état de pseudo-équilibre entre lui-même et ce vide, il se génère un champ uniforme émanant de tout atome et s’exerçant sur tout atome. La gravité serait le résultat de ce champ.

Selon Tesla, ce champ serait l’émanation non pas d’une particule (comme la science actuelle l’envisage en recherchant un boson qui porterait la force gravitationnelle) mais d’une multitude d’interactions des particules de matières avec le vide de l’univers.

La synchronicité qui touche 2 particules distantes instantanément ne serait pas portée par une transmission d’information même à très haute vitesse, mais serait réellement instantanée grâce au vide qui est dans chaque particule.

Selon les travaux de Haramein, les dimensions n’existeraient pas, l’univers ne serait constitué que de points (sphères) à différentes échelles. Le vide lui-même serait une énergie infinie qui se structurerait en points. A l’intérieur de chaque sphère, quelle que soit sa taille, il existerait un double torus qui porterait à la fois l’expansion (radiations) et la compression (implosion). Ainsi chaque point (sphère) serait dotée d’une boucle tournée vers le centre (où règne le vide) et d’une boucle tournée vers l’extérieur. Chaque point de l’univers envoie et reçoit, crée et est créé, la boucle étant constamment rétroactive.

 

Les alchimistes du 16ème siècle disaient que la matière n’est que du vide qui tourne rapidement sur lui-même.

Rêvons l’immobilité

 

L’état fondamental de la matière, celui dans lequel les atomes n’ont plus aucun mouvement interne et la matière n’a plus d’énergie interne, peut être atteint à une certaine température, théorique, appelée zéro absolu. La température moyenne estimée de l’univers est presque au zéro absolu (2).

 

Les travaux de S.Bose et A.Einstein théorisés en 1925, expérimentés à partir de 1995, ont montré qu’à l’état gazeux, des particules, sans interactions entre elles, soumises à un refroidissement progressif, modifient leurs comportements jusqu’à atteindre un nouvel état de la matière.

Le refroidissement ralentit les particules et diminue leur énergie, tout en augmentant leur longueur d’onde. Dans cet entrelacs de particules ondulantes, lorsque la longueur d’onde de chaque particule devient supérieure à la distance moyenne séparant 2 particules, alors les particules accordent leur niveau d’énergie entre elles et forment un condensat uniforme animée d’une seule onde (3).

Ce nouvel état de la matière est atteint à une température proche du zéro absolu. A l’état fondamental de la matière les atomes forment une seule onde quantique collective géante : lorsque plus rien ne bouge, alors tout bouge.

Pourquoi rêver le vide et l’immobilité ? Le rêve est le lieu de synchronisation des antipodes, ne serait-ce pas le meilleur endroit pour approcher cet infiniment petit insondable, indéfini et ondoyant ?

Car si le fait de mesurer l’état d’une particule fait s’effondrer la fonction d’onde, peut-être que penser cette particule fait s’effondrer sa véritable essence, la réalité sous-jacente étant par nature intangible. Parménide aurait alors raison, sur cette terre, vérité et opinion s’opposent absolument. Seuls les rêves les relient.

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 (1)  Le spin est une caractéristique intrinsèque des particules qui se comportent comme si elles tournaient sur elles- mêmes. Pour en savoir plus.

 (2)  Le zéro absolu est conventionnellement fixé à -273°C.

 (3)  Le phénomène expliqué en images ici.

 

28-9-2020

Un château de soufre plus imprenable que fort

L’adolescence est une puissance renversée.

 

Franchir la porte intérieure vers l’intérieur des autres pour garder le cap pendant la chute libre de l’adolescence.

S’unir en rêves avec un copilote de tapis volant, auquel on aura volé quelques heures d’harmonie qu’il n’aurait pas donné aussi vite ou du moins sans qu’on y laisse quelques plumes. Ne surtout rien prendre aux autres pour n’avoir rien à leur donner, mais capturer ce qu’ils laissent échapper pour venir nourrir l’imaginaire assoiffé d’une plante en pleine croissance.

Vouloir suivre l’injonction harmonique de l’accord qui nous définit et se retrouver dans la charte sociale allant du mièvre miel encollant du tulle à une rythmique rougissante et criante, avec quelques degrés progressifs entre, tout autant convenus. Prise de conscience forcée de l’endroit où l’on se trouve alors qu’on est en train de courir, écho à ce que l’on dit alors qu’on est en pleine conversation.

 

Regarder naître, s’avancer, s’élever, planer, puis se fracasser l’élan sans nom qu’aucun aéroport n’attendait et dont les destinations elles-mêmes ignoraient le pouvoir de décollage qu’elles occasionnaient.

Entrer dans un jeu de société émaillé de faux-semblants.

Il aurait mieux valu ne pas nommer cet âge, le nom d’un dieu est toujours un pouvoir fallacieux.

 

27-9-2020

Origine

Je connais un écrin niché au coude d’une rivière noire, nommé montagne blanche. Plateau d’herbe à vaches, au loin le Lomont, où est ton mont clair ?

Je te connais par tous mes sens. Le marteau de la pluie et son ruissellement depuis le temple, je les entends mes nuits de veille dans la chambre jaune. Et le jour, le jour. L’ocre de ta poussière qui sèche mes pieds, l’empreinte aérienne âpre et crayeuse de ta terre, la fraîcheur vive de ton eau sur ma main dans la cuve, la douceur acidulée des macros cachée sous leurs branches épineuses.

Et au-delà. Tes gardiennes surplombent la source que nul ne peut prendre. La lutte l’a fracassé en dedans contre la roche, pulvérisant les flots du torrent pénétrant le karst d’où suinte ce ruisseau calme où se baigne parfois l’esprit des femmes.

Plus que le siège de seigneurs allemands et d’une enceinte Vauban, tu as été l’élysée celte. Au nord est ta Tulé.

Trois monts bleus portent le sommet sacré.

 

16-9-2020

La guerre du Condor

 

Homme fort de Chachapoyas, exilé au Venezuela, la terre qui te sauve a exposé devant toi la ligne nette et sans faille d'un défilé de monts inviolables.

Vivre en son flanc n'est qu'un repos du passé, quand le peuple posé habitait l'air et le plan du Condor.

Comme l'eau de pluie qui s'abat, son ciel est tombé sur ce sol d'où il n'élève plus que le regard vers cette cime perdue.

Vivre en son flanc est devenu supplice car l'azur n'est qu'à la surface de l'oeil, un reflet du souvenir.

 

De ton asile pourtant tu n'envisages d'autre eden, tu partiras à nouveau vers ce retour, empli de l’espoir d’un rendez-vous pour ton dernier souffle.

Sur ta montagne, la vie est en fer mais la mort est en ciel, il n’est pas de plus belle sépulture.

Si tu y parviens au bout du chemin surplombant l’abîme, grimpe vers ces abris de terre et d’argile, recroqueville ton temple en offrande et laisse-toi emporter par ton nuage.

Ils t’attendent et t’observent et te soutiennent, les hommes forts de Chachapoyas.

 

12-9-2020

La petite danse

Faire croire aux maîtres du jeu qu'on est insignifiant pour agir libre sur les territoires qu'ils délaissent.

 

C’est une petite fille qui prend place dans une rangée entre grands-mères et vieilles dames, et fait gigoter ses doigts dans ses poches à l’abri des regards. L’impatiente est immobile, elle se fige dans l’attitude convenable qui sied aux voisines de banc, mais joue en-dedans avec les ondes qui parcourent son corps et court après de vrombissants globules dans de tortueux tunnels. L’enveloppe extérieure ne lui appartient pas, elle la laisse aux juges de bonne conduite sûre de n’être jamais poursuivie sur les routes de son aventure intérieure.

 

On lui demande de croire, qui est on ? Quelqu’un à qui l’on a demandé de croire. On lui montre des exemples de foi inébranlable qui s’exposent en couleurs sur les vitres du repère, enviés par ceux qui s’avouent moins robustes à endurer le martyre, car la foi sauve ou vous brule superbement.

 

Elle ressent dans son sang cette autre petite fille exilée dans l’allée centrale qui pliait ses genoux sous le poids de la honte pour expier le bavardage, vue et sue par l’assemblée. Elle a peur avec elle, de ce poids, de ce regard qui regarde sans qu’elle puisse en retour le soutenir.

 

On lui parle d’un testament à l’origine du spectacle, quelqu’un est mort ? Et c’est là que tout commence ? Testamentum est la volonté de dieu ! On lui demande de mettre une majuscule. Mieux encore, on lui dit qu’il y aurait une ancienne volonté de dieu et une nouvelle. On lui redemande de mettre une majuscule. Aurait-il fallu que ce principe apparemment déterminé prenne corps ici-bas pour changer d’avis sur ce monde et d’une page d’un livre sauter vers un autre plus neuf ?

La petite fille n’est pas étonnée.

 

Prie pour le monde ! Demande au petit Jésus la santé pour ta famille, il t’exaucera car il aime les enfants !

Le petit bébé nu de Noël est donc un magicien, se dit-elle, il doit lui aussi faire danser ses phalanges en secret pour pouvoir sourire à l’humanité qui l’implore. Et on a du lui dire que les rois mages aimaient les enfants, il n’a pas voulu grandir, chaque année tout petit dans sa crèche.

La petite fille parcourt les années elle aussi, elle se courbe, elle s’aggrave, elle joue toujours ses petites histoires au bout de ses doigts, plus lentement, moins souvent.

Le dehors s’est épaissi, le dedans s’est aminci. Le dehors a considéré son expérience comme assurance, le dedans s’est maintes fois tu pour l’écouter.

C’est une vieille dame qui prend place dans une rangée à côté d’une grand-mère qu’elle connaît, elles bavardent un peu, très peu.

La vieille regarde alentour pour dévisager les pelés, mais n’y voit plus assez pour assouvir sa curiosité, elle soupire. Sous ses gants, de vieux doigts frémissent.

 

La dame se met à rire en dedans et retire les fourreaux occultants, elle regarde ses 2 mains qu’elle connaît tant et qu’elle aime et qui l’aiment. Tout doucement et tout bizarrement la vieille dame élève ses bras par-delà le tropique autorisé et se fait encore plus voûtée et moins convenante pour amener dix danseurs arthrosés vers les cimes blanchies d’un auditoire recueilli.

 

Elle reste ainsi, soutien infaillible pour la joyeuse scène qui s’articule au-dessus de sa tête, durant toute la durée du credo. Quelques inquiets voudront lui parler, quelques distraits glousseront en cadence, quelques offusqués se déplaceront. Itae missa est.

 

24-8-2020

La fin de la publicité ?

Il y a peu, assez nombreux étaient les citoyens qui se plaignaient de la prise d’otage publicitaire, aux ciblages moins éthiques qu’approximatifs, aux discours mensongers et envahissants en plus de leur laideur dégradante.

 

Mais aujourd’hui, les entendez-vous se plaindre des longs tunnels d’écrans publicitaires qui se répètent à intervalle régulier, à la télé, à la radio ou sur le web, d’une annonce pour des jeux de poker pendant une émission pour enfants, d’une bande-annonce pour un film violent interdit aux moins de 12 ans avant un dessin animé au cinéma... ? Tout au plus une pétition émergera-t-elle pour épingler un contenu vulvaire d’une video pour serviettes hygiéniques. Le fond des publicités amuse toujours autant lorsqu’il est drôle, fascine encore lorsqu’il est originalement esthétique, est plébiscité lorsqu’il porte une cause et fait réagir lorsqu’il choque. Preuve que ces trémoussantes danseuses sont encore regardées.

 

Mais la forme et le principe même de la publicité semblent quant à eux avoir été digérés, occasionnant moins de remontées acides, probablement par l’arrivée de l’interactivité consumériste et de la multiplication des écrans. Le bouton « skip ads » a donné une nouvelle jouissance au citoyen qui se veut responsable. Et si le déroulé du discours publicitaire n’est pas stoppable, c’est le support physique tout entier qu’on zappe pour se reporter sur un autre pourvoyeur d’images, comme un nouvel onglet web ou assez généralement un boitier rectangulaire logé dans sa paume de main (smartphone ou télécommande selon votre âge).

 

Il semble que l’homme du XXIème siècle se soit accomodé. Peut-être même qu’un certain nombre s’en trouve valorisé, du moins apprécie d’être accessoirisé d’un panel autoportant lui présentant les produits frais du marché, tel un parterre de courtisans suivant l’empereur.

Le graal paraît même atteint lorsque l’empereur, et cela survient quels que soient l’individu, sa catégorie sociale ou son âge, parvient à se faire rémunérer pour se faire escorter. Payé pour séduire, induire, inciter. Payé pour faire consommer. L’empereur ne serait qu’une entraîneuse ? Oui, le féminin intervient à ce moment de l’histoire car un entraîneur a semble-t-il plus de lustre et probablement de savoir-faire, mais il ne s’agit que de vocabulaire car de toute façon la publicité aime torturer tous les sexes.

Impensable démantèlement

Pourtant.

 

A la suite de L.Calaferte qui prophétisait il y a presque 30 ans que le siècle à venir serait celui du refus, j’aimerais que vienne la fin des temps publicitaires.

Que les annonceurs servant leurs produits dans l’érection de leurs vertus, un à un, ensemble, tous, éteignent leurs projecteurs bavards.

 

Ce serait bien sûr le crime de lèse-majesté contre l’individu-empereur à qui l’on vient de donner les clés du capitalisme individuel, et qui, grâce à la pub, commençait à s’émanciper, à s’instruire gratuitement (merci Google), à accéder à une forme de liberté.

 

Ce serait paraît-il même préjudiciable à l’esprit démocratique, à l’égalité entre les classes, voire même une passerelle vers un darkweb de la réclame. Et les plus faibles en seraient les premiers suppliciés. Car telle est la matoiserie de notre économie : le garant de l’accès du plus grand nombre au bien commun, que dis-je son garde-fou, pourrait bien être une discipline, que dis-je un art, qui par définition n’est pas solidaire.

 

Ce serait, argument faux nous le savons mais hélas c’est là une autoroute pour avocats, un préjudice économique sans nom pour toutes ces entreprises qui se retrouveraient sans voix.

 

« La terre est peuplée de truqueurs et de bavards, qui se servent des mots comme d'une monnaie qu'ils sauraient fausse. » Françoise Sagan

La publicité n’est certes pas solidaire car son objectif est de faire sortir du lot.

Destinée à démarquer en brandissant une marque, blason moderne, la publicité consiste à faire miroiter l’exeat. Et dans l’éblouissement qu’elle suscite, elle laisse quelques éborgnés sur son passage.

 

Pourtant, ce n’est pour aucune de toutes ces justes raisons que j’espère un changement d’ère. La manipulation et le mensonge sont les chicanes de la civilité, et mieux vaut parfois qu’elles s’affichent en 4 par 3.

Le seul motif, le seul valable, celui qui, il me semble, n’appelle aucun débat, est celui de l’indécence.

 

Quand dans nos sociétés civilisées et fort bien équipées, notre double publicitaire est exhalté par la perspective d’un changement de canapé, qu’il meure d’attendre pour partir au soleil cet hiver ou qu’il s’inquiète d’une légère perte de blancheur de sa dentition parfaite, que dit-il à celui qui reçoit ses gesticulations tandis qu’il n’est pas dans le même état d’esprit ? A celui qui a tout perdu ? A celui qui est perdu ? Comment peut-on encore supporter les infatigables guignols de ce théatre de faux-semblants.

 

De tous les maux que nous endurons, handicap, maladie, deuil, dépression, addiction, violence, exclusion... la pauvreté est peut-être celui qui dérange le plus et qui a le moins de visibilité dans le combat médiatique. C’est étonnamment celui pour lequel nous nous remettons le moins en question dans notre approche de l’autre, dans les habitudes de nos discours, et pour lequel nous avons peu de solutions valables. Peut-être parce que le pauvre, en sus de n’avoir rien à lui, n’a pas de visage à lui. Et cela parce qu’il n’a pas de pouvoir d’achat. Ouroboros capitalistique.

Peut-être pourrions-nous au moins de pas lui enlever son espoir en arrêtant de le pilonner de nos chimères, qui, avouons-le, ne nous rassurent même plus.

Arrêtons de faire danser ces poupées de chiffons, arrêtons-nous de parler pour vendre, écoutons la misère de notre époque qui appelle à l’aide.

C’est trop pour vous ? Rassurez-vous, Calaferte terminait sa prophétie en ouvrant une alternative.

« Ou le siècle à venir sera celui du refus, ou il ne sera qu'espace carcéral. » L.Calaferte, 1992

 

9-8-2020

The host of seraphim, 1988

Ecrit en écoutant "The Host of Seraphim" (Dead Can Dance).

 

Les yeux sont fermés, l'air est doux.

 

Les yeux s'ouvrent, le ciel perce son coeur, il bat, il bat vite,

c'est un tambour qui arrache sa poitrine et balance ses jambes, la course s’ensuit.

 

L'écorce du verger, la coupure de l’herbe,

le sucre mauve des trèfles, abeilles et vaches,

c'est un fil animé qui griffe l’emballée.

 

Ses genoux dessinent le mouvement parfait de la mécanique articulaire,

mais la sève est folle, elle court à perdre haleine.

 

Ce ciel lumineux de l’été.

Tout est lent, elle s'écorche à ce doux paysage.

Elle n'a plus de souffle, mais sans repère elle ne sait que courir.

 

Elle est là dans son jardin, penchée sur sa bêche,

son tablier terreux, ses bras nus, les cheveux de paille enchiffonés sous un chapeau sans couleur.

Tout est sec autour.

 

Elle l'a vue, coeur à coeur, son aimant, sa source, sa mère.

Elles s'étreignent et les larmes sillonnent sous la roche. Son seul abri.

 

7-8-2020

Plage

Pour tous ceux qui restent chez eux cet été, qui ne changent pas d'air et qui supportent. Voici quelques instants de plage, comme si vous y étiez.

seaing
 

7-8-2020

Le Minitel de 2025

Enregistrement audio authentique d’époque. Présenté ici avec l'aimable autorisation de la famille de M.Bouchard.

— Bonjour Gérard Bouchard, bienvenu dans votre espace ressources. Que puis-je faire pour vous aujourd'hui ?

— Programmation neurale.

— Merci de votre réponse. Vous souhaitez une programmation neurale. Veuillez renseigner le thème, la saison, la dominante de couleur, les comptes liés et la durée souhaitée.

— Cité futuriste épurée. Printemps. Toutes. Aucun compte lié. 3 jours.

— Merci. Veuillez renseigner la date et l'heure souhaitée.

— Aujourd'hui. Démarrage immédiat.

— Votre demande est enregistrée. Avant de finaliser la commande, veuillez renseigner le contact à prévenir en votre absence.

— Ne prévenir aucun contact.

— Attention, vous avez demandé à ne prévenir aucun contact, merci de confirmer.

— Confirmer.

— Votre commande est maintenant finalisée. Nous vous remercions de votre confiance et de la régularité de vos commandes qui vous permet d'atteindre le grade de "Master Elite". Vous pouvez désormais naviguer avec la tenue or. Veuillez à présent vous diriger dans la salle à gauche dont la porte vient de s'ouvrir, prenez place sur le siège et veuillez suivre les indications sur l'écran de contrôle. Bon voyage Gérard Bouchard.

— Bienvenue. La programmation neurale est un voyage unique à travers le temps et l'espace ou plus rien n'existe que votre conscience. Installez-vous sur le siège et posez votre tête à l'endroit indiqué.

— En savoir plus sur le fonctionnement technique.

— Prouesse technologique mise au point sous le règne du roi Côme l'Unique Lumière, au terme de plusieurs années de tests agroglyphes, accessible à tout citoyen fiscalisé, la programmation neurale repose sur la projection d'une forme par micro-ondes pulsées sur la base de la glande pinéale. Totalement indolore et instantanée, cette technique imprime par hydro-dépression le balisage souhaité pour la lumière polarisée qui est diffusée par le nez. Continuer.

— Continuer.

— Pour visualiser la forme associée à ce voyage qui sera déprimée sur votre cerveau, veuillez vous abonner à notre formule premium.

— Continuer.

— Vous avez choisi une expérience de 3 jours en cité futuriste épurée, sans interaction humaine. Confirmer.

— Confirmer.

— Vous êtes sur le point de démarrer l'expérience. Votre espace ressources vous remercie de votre choix et vous souhaite un bon voyage. La programmation neurale est prête à être lancée. Sans action de votre part, le programme s'enclenchera dans 33 secondes, 32, 31, 30, 29...

brazil

 Brazil, Terry Gilliam 1985

 

7-8-2020

La lune rouge

Théurgie déraisonnable de l'amour.

 

Je suis un maître de métrique et je compte nos jours éloignés.

Me liras-tu dans tes nuits électriques,

si, à l’encre de millepertuis, j’écris une formule sur la face de la lune.

Je nage en silence dans une rivière de nombres premiers.

Voudras-tu me lire dans tes nuits embrasées,

quand elle traversera ton ciel couverte de mes rouges vérités.

Je marche hors du temps vers des sommets structurés.

Me liras-tu dans tes nuits sans pensées,

sa face pâle te regarde, elle saigne de mes baisers.

 

7-8-2020

Drôle d'affaire...

Aphorisme anglo-saxon.

 

— The world is a business, Mr. Beale.

— Your world is a big mess, Mr. Bean.

 

5-8-2020

Echiquier

Reine

 

— Je t'envie d'une certaine façon. Tu fais partie de l'effervescence, un devoir t'es attribué. Moi je me sens comme une abeille qui naît sans savoir, une erreur naturelle, qui ne ressent pas la tâche ni le devenir. Je ne suis pas ouvrier, la cire ne me vient pas.

— Pourtant tu fais partie de ceux-là.

— Je crois que je veux la révolution de la ruche.

— Ou alors, tu ne veux que le vol, l'ivresse du pollen, le ciel bleu.

— Je crois que je refuse la dissolution dans l'hiver.

Roi

 

— Savez-vous Sire pourquoi vous êtes Roi ?

— Oui, mais dis-le moi.

— Vous êtes Roi car vous êtes capable de construire un château en commandant les artisans depuis la tour de guet, puis de détruire ce château sauf la tour de guet. Vous êtes Roi parce que chaque jour vous tissez plusieurs fils, quelques brillants et de nombreux ternes, tous solides. Vous êtes Roi parce que vous portez puis vous lâchez alors que vous pouviez encore porter, puis vous regardez tomber et vous vous en allez.

— Tu peux faire mieux.

— Qu'avez-vous Sire ? Vous semblez mélancolique.

— Tais-toi, tu m'indisposes.

— Confiez-vous.

— Sûrement pas.

— Allons, je sais que vous ne résisterez pas à mon oreille délicatement ourlée.

— Ça suffit ! Tu persiffles dans la mienne ! Et pour commencer, sortez, sortez tous ! Vous aussi les potiches qui ne manquent aucun de mes pas, ah fidèles compagnes ! Paresse et Complaisance, oui je vous parle, surprises hein !? Je n’ignorais pas que vous étiez là assises, allez ! Oust.

— C'est ça partez tous !

— Toi aussi !

— Qui ? Ils sont tous partis Sire, il ne reste que vous et le vase qui recueillera l'humeur de vos entrailles.

— Je suis las.

— Oui.

— Je crois que mes plus belles victoires ont été celles que j'ai menées avec l'aide de mes ennemis.

— Quelle horreur.

Fou

 

— C'est un fou ! Il est enfermé dans le monde imaginaire qu'il a construit.

— C'est un sage ! Il cherche le chemin dont il a l'intuition.

— C'est un homme qui n'arrive plus à construire la réalité commune et qui en sort.

 

— Vieux fou !

— Ecoutez-les. Il y a peu on me disait vieux sage, j'ai du m'améliorer.

— Vous pensez que la folie vaut mieux que la sagesse ?

— La sagesse n'existe pas encore ici, celle qu'ils pensent n'est qu'une peur acceptée, une résilience. C'est mon arthrose et ma lassitude.

— Ils vous croyaient serein. S'ils vous pensent fou, alors ça doit être que vous avez rajeuni !

— La folie est l'insupportable. J'étais un captif languissant, je suis devenu fou. Il me reste maintenant le plus long chemin.

— Pourquoi long ?

— Parce que je le vois loin et dur alors qu'il est proche et facile. C'est se rendre compte qui est le plus dur. Dans mon cas de vieux fou, en tout cas.

— Vous n'avez jamais été avec les autres. On dirait que vous vous êtes toujours arrangé pour être soit devant, soit derrière le peloton. Détaché. Mais non loin quand même.

— Oui. Je n'ai pas su gouter la liberté sans repère.

 

5-8-2020

Syntonie, dernier mouvement

Il est difficile de quitter une terre connue même si elle est un lieu de souffrances ; bien se dire aurevoir, c'est le début du voyage.

 

Quand sera venu pour moi le moment de mourir,

mon corps regardera mon âme.

De l’adieu qu’il lui fera, de cet adieu-là, elle dépendra.

Il a compris, à quel instant ? dans quel état ? qu’au bout d’une vie, il reste là.

Ni l’amertume et le regret, ni la peur, plus d’exaltation,

ils ne hurlent plus, ces vieux démons.

Il ne hurle plus.

L’heure pourra-t-elle venir sans avoir été attendue, sans même qu’il soit prévenu ? Il est un enfant.

L’heure devra-t-elle se faire attendre longtemps, longtemps, tant ! qu’un temps trop long dissipe la possibilité de l’instant ? Il est si vieux.

L’heure est-elle sombre, en latence, bien présente, insidieuse et menteuse ? Il s’est gâté.

Quelle importance. La vie avant l’a préparé.

En un instant, il ouvre les yeux, je l’espère.

 

Regarde-la, vois qu’elle est belle, aimante, bien disposée. Patiente, profonde, présente, présente, présente.

Ose avouer que tu l’aimes, qu’elle est l’élue.

En cet instant, tu te surprends à voir le temps, augure de l’innocence, elle rayonne et tu t’éteins.

 

Et toi, la belle alèthe déployant à nouveau tes vieilles ailes, tu reprends forme.

Tu prends appui, encore nichée au coeur du corps qui fut ton port.

N’aie crainte de t’envoler, sans corde de souffrance.

Lui déjà s’abandonne à ton pas.

 

4-8-2020

Les archives effondrées de Cologne

Ma balade dans les rues de Cologne au printemps 2019 m'a conduite à un de ces moments hors du temps où les trottoirs disparaissent, les murs s'effacent, le sol se dérobe et il ne reste plus qu'une scène hypnotique où seule une forme incongrue concentre la force du lieu.

 

Le 3 mars 2009, le bâtiment des archives municipales de la ville de Cologne s’écroulait, emporté par un glissement de terrain, ensevelissant sous plusieurs tonnes de béton 26 kilomètres linéaires de documents. Ces archives représentaient l’un des fonds municipaux les plus riches d’Allemagne. Elles abritaient notamment des manuscrits de Karl Marx et de Friedrich Engels, des partitions originales de Wagner, des oeuvres d'Offenbach ainsi que des parchemins rares datant du Xème siècle. Ils ont disparu à plus de 20 mètres sous terre.

 

10 ans plus tard, plus d'un milliard d'euros a été investi dans le sauvetage, et même si certaines archives sont très détériorées et d'autres restent perdues à jamais, le colossal chantier de restauration du patrimoine littéraire (récupération, congélation, étiquetage, nettoyage, traitement... des documents) a permis de sauvegarder l'histoire écrite. Mais 10 ans plus tard, le lieu de l'effondrement est toujours un trou gigantesque entouré de grillages...

 

Un effondrement que rien ne comble

C'est un son d'abord qui intrigue, il vient d'une machine, une sorte de générateur, un sifflement plaintif et répétitif, un peu lugubre et inattendu dans ces rues calmes du sud de la ville. Les murs des bâtiments que longe le trottoir où je marche sont alors stoppés par des barrières de chantier, la rue est calme. Un chantier immense et profond se révèle derrière le grillage, un entrelacs de tuyaux et de ferraille, quelques cabanons, des machines bizarres, des échafaudages, une sorte de tunnel très sombre et large se poursuit sous la chaussée et puis... des piscines. D'eau noirâtre et stagnante. La sirène alerte-t-elle de se tenir à l'écart, ou s'agit-il d'un extracteur en action ? En ce samedi, il n'y a pas âme qui vive, désert, et tout semble mort, abandonné.

 

L'impression morbide est saisissante. Le lieu est presque effrayant. Quelques affiches à proximité apprennent que depuis l'effondrement l'eau s'infiltre sans répit dans les fondations empêchant la reconstruction. Cet aven en chantier perpétuel où les efforts de l'homme sont sans effet est un cloaque lugubre où l'eau croupie ne tarit pas. Le diable qui longtemps connut les rives du Rhin aurait-il infiltré les eaux souterraines de la cité deux fois millénaire ?

 

Après un temps de sidération devant ce théâtre désolé, je traverse alors la rue et lève les yeux.

 

Un ange qui n'en finit pas de tomber

De l'autre côté de la rue, surplombant la morne plaine de l'effondrement, accroché au- dessus des passants sur un bâtiment qui s'avance sur le trottoir : il apparaît dans toute la splendeur de sa tristesse et de son abandon. Il semble subir une chute sans fin, figé comme un crucifié pour l'éternité sur son piton de fer.

 

La ligne de cet être qui semble percuté dans un saut contraint, son corps humain longiligne porté par des ailes vigoureuses et sa poitrine offerte au ciel confèrent à la béance qui lui fait face l'ampleur d'un gouffre insondable. Es-tu l'âme de ce lieu ou le sacrifié dont la souffrance veut apaiser le maitre du lieu ? La fosse infernale est toute emplie du silence de la chute.

 

La rue traversante sur laquelle je poursuis ma route finira-t-elle par te porter loin de ces écritures englouties, de ces mots qui surnagent et de ces pages redevenues blanches, toi le supplicié que la ville a oublié et dont je ne connais pas le nom.

 

1-8-2020

herMésie

Le chemin dessiné par sa marche est une flèche lente qui s'éloigne de la royale enceinte. Le royaume dans son dos, rien devant. Le disparu avance sans passion, sans conscience du motif de l'archer, mais la cible il la voit. Au fur et à mesure de ses pas, il disparait derrière un autre être dont les pas s'entremêlent aux siens puis les absorbent. Encore plus loin un autre apparaît, s'entremêle puis reprend la ligne. Ce relai se fait. Lorsqu'il s'arrête, c'est une petite fille qui mène. L'enfant regarde la plaine, les hauts murs du royaume sont si loin qu'ils semblent faits de poussière. Elle dessine en marchant un cercle et va s'asseoir, plus loin, pour voir le spectacle. En s'asseyant, c'est un petit garçon qui prend sa place. Le trait s'épaissit, le diamètre augmente, huit points se matérialisent dispersés également sur le cercle. Le sable tremble, des huit points naissent huit monts. Le garçon se lève et pénètre la noble arène qui vient de s'élever. Lorsqu'il arrive en son centre, il cède l'apparence à une femme, vieille. Redressant la tête, elle offre sa poitrine au zénith. Sans bruit la flèche solaire descend sur elle et la transperce.

kabakov manas paris 2014

 Kabakov Manas Paris 2014

 

1-8-2020

Le sale air du salarié

"  Puis tout s'est calmé. Le grand froid a succédé à l'agitation. Quelques bureaux ont commencé à geler, les cadavres sont devenus plus présents, les ventres ont commencé à se fragiliser.

Déstabilisés, abattus par le retrait de l'espoir, avortés violemment, trépanés, les salariés, même les plus intrigants, tous se mêlaient sans envie dans la mire d'un ennemi indicible. Le prédateur intangible, la bactérie mutante. C'était là dans l'air. Comme un voile qui recouvre les rouges à lèvres. Comme un costume gris sur une chemise jaunie. Terrassés.

Je suis moi aussi devenu un ouvrier de Metropolis, et tous les jours à la cantine, je mange mon soleil vert. "

— J'aimerais voir un employé de bureau, vous croyez que c'est encore possible à cette heure- ci ?

— Oui... Attendez... nous en avons encore une en magasin. Je consulte le registre. Vous avez de la chance, d'après ses collègues, elle est gentille, souriante, serviable, intelligente et dynamique.

— Quelle est sa spécialité ?

— Elle écrit des textes et fait des tableaux.

— Comme tout le monde !

— Les tableaux sont sa spécialité, elle apporte un grand soin aux couleurs et à l'épaisseur des traits.

— C'est très intéressant. Je la prends.

— Très bien, je l'appelle.

— Un instant ! Je pourrais la questionner avant de l'emporter ?

— Oui mais pas trop longtemps, nous allons fermer. Vous craignez quelque chose ?

— Vous avez dit "intelligente", alors j'ai pensé que peut-être... elle aurait des revendications ?

— Oui bien sûr, c'est naturel. Nos clients sont tous comme vous ! Nous avons ajusté notre outil informatique à ce besoin clientèle et c'est un paramètre que nous avons intégré dans le suivi des stocks. Alors, une minute, je me reconnecte sur la fiche produit, et... oui effectivement... l'indicateur risque est légèrement supérieur à la moyenne... rien d'alarmant... voyons voir... apparemment... un peu plus de pauses que la normale... un ou deux plaidoyers affichés dans les ascenseurs... quelques symboles pornographiques gravés dans les toilettes... un commentaire personnel ajouté sous la photo de Monsieur Jeuconte, notre directeur des ressources travailleuses, dans un compte-rendu officiel (la mention était "technocrate", certes tout à fait valorisante, mais le JARTE * a considéré le fait d'ajouter une mention sur un rapport officiel comme symptomatique d'un état d'esprit audacieux et a préféré coter l'événement, en risque de niveau intermédiaire, voyez, ce n'est quand même pas bien méchant)... et... ah ! Un commentaire tout à fait rassurant d'un hiérarchique qui a noté sa "bonne assimilation des cons", pardon.... Je ne comprends pas bien... Ah non, c'est "bonne assimilation des consignes", et ensuite il a signé. Alors ? Vous prenez ?

"  Je peux affirmer que je n'ai servi a rien.

Mon salaire est une escroquerie si l'on considère l'apport rationnel que j'ai produit pour mon entreprise. Mes rêvasseries. Mes pauses café, mes pauses déjeuner, mes retards, mes pauses lecture, mes pauses toilettes, mes pauses lecture aux toilettes, mes pauses sieste sous le bureau, sieste a l'infirmerie, sieste dans le parking, mes pauses tout court devant l'écran, regard dans le vide, un ailleurs ouvert a l'intérieur, et devant la table de réunion, oreilles fermées, esprit niché dans les pierreries de la broche de cette consultante assise en face de moi.

Et puis. Toutes ces convulsions inutiles : conventions, conférences, consultations, compléments, conditions, constats, comptages, concessions. Même la confidentialité semble avoir été inventée pour protéger l’inefficacité. Un seul peut-être... congés. "